LES MALADIES PULMONAIRES
PROFESSIONNELLES
Dr Margaret Becklake
Pneumologue à l'Hôpital Royal-Victoria
de Montréal
1. RAPPEL ANATOMIQUE
Chaque poumon occupe dans la cage thoracique l'espace compris
entre : la paroi costovertébrale à l'extérieur,
le médiastin qui sépare les deux poumons à
l'intérieur, le diaphragme en bas, l'orifice supérieur
de la cage thoracique en haut. Au centre de la face interne, dans
le "hile", pénètrent les bronches (voies
aériennes), les vaisseaux qui conduisent le sang vers chaque
poumon et qui en ressortent, et les nerfs du poumon1
. Chaque
poumon est recouvert par une membrane fine, la plèvre,
qui recouvre aussi les surfaces intérieures de la cage
thoracique, et permet les mouvements des poumons pendant les actes
de respiration. La ramification de l'arbre bronchique commence
à la bifurcation trachéale. La trachée se
divise dans le thorax en deux bronches-souches, l'une pour le
poumon droit, l'autre pour le poumon gauche. Les ramifications
lobaires (3 du côté droit, 2 du coté gauche)
et segmentaires (entre 2 à 5 par lobe) donnent encore sur
des ramifications bronchiolaires (8 à 10 divisions) et
ensuite sur des ramifications bronchiolaires respiratoires (4
à 5 divisions) qui font transition aux sacs alvéolaires
(environ 750 millions par poumon, une surface de l'ordre de 100
à 150 mètres carrés1
).
2. RAPPEL PHYSIOLOQIQUE
La physiologie respiratoire concerne les échanges gazeux
entre les cellules vivantes de partout dans le corps humain et
l'air ambiant. La fonction des poumons est de fournir l'oxygène
et d'enlever le bioxyde de carbone du sang veineux, selon les
demandes physiologiques qui peuvent varier d'une valeur minimale
(lorsque l'individu est au repos) à une valeur maximale
(lorsque l'individu effectue un exercice maximal). Donc le test
de fonction pulmonaire le plus au point devrait être une
mesure des gaz respiratoires (02, C02) dans le sang artériel.
Cependant, à cause de la réserve remarquable des
poumons pour cette fonction clé, le déficit anatomophysiologique
nécessaire pour effectuer des anomalies dans les gaz artériels
est grand, et sauf pour des individus trop affectés, nous
utilisons d'autres mesures de l'état fonctionnel pulmonaire
dont la spirométrie, la capacité de diffusion, et
les volumes pulmonaires sont les plus importants. Dans certaines
circonstances, des tests en exercice sont aussi utilisés2
.
3. TESTS DE FONCTION PULMONAIRE
3.1 Tests spirométriques
Le spiromètre est un appareil qui mesure des volumes expirés
des poumons, soit après un effort maximal, soit après
un effort normal. Les volumes les plus souvent mesurés
sont les suivants1-3:
- Capacité vitale (CV) : le volume maximal expiré
après une inspiration maximale et une expiration lente;
- Capacité vitale forcée (CVF) : le volume
maximal expiré après une inspiration maximale et
une expiration forcée;
- Volume expiratoire maximal en une seconde (VEMS) : le
volume expiré en une seconde après une inspiration
maximale et une expiration forcée;
- Volume de réserve expiratoire (VRE) : le volume
expiré par un mouvement volontaire forcé à
la fin d'une expiration spontanée.
3.2 Les volumes pulmonaires
Même après un effort maximal, les poumons n'ont pas
vidé l'air. Pour mesurer le volume qui reste, il faut d'autres
techniques, par exemple, la dilution d'un gaz inerte comme l'hélium,
ou la pléthysmographie. Les volumes mesurés par
ces techniques sont les suivants :
- Volume résiduel (VR) : le volume de gaz qui reste
dans les poumons après une expiration forcée;
- Capacité résiduelle fonctionnelle (CRF) :
le volume de gaz qui reste dans les poumons à la fin de
l'expiration spontanée.
3.3 La capacité de diffusion pulmonaire
La capacité de diffusion pulmonaire pour un gaz déterminé
est le débit gazeux qui traverse la membrane alvéocapillaire
en une minute pour un gradient de pression partielle de 1 torr.
Même si c'est la capacité de diffusion pulmonaire
pour l'oxygène qui est la plus pertinente à la santé
humaine, il est plus pratique, pour diverses raisons techniques,
de la mesurer pour le monoxyde de carbone.
3.4 La consommation maximale de l'oxygène
Pour mesurer la consommation maximale de l'oxygène (V02
max), il faut que le sujet fasse un exercice maximal dans le laboratoire
pendant que les concentrations de l'oxygène et du bioxyde
de carbone dans l'air expiré soient mesurées, ainsi
que le volume courant de l'air et le débit cardiaque. La
consommation d'oxygène maximale varie évidemment
avec les dimensions de l'individu, et les résultats sont
généralement exprimés en millilitres d'oxygène
par kilogramme par minute. Selon le "Task Force on Occupational
Respiratory Disease (pneumoconiosis)"4
les critères
à utiliser pour préciser les limitations fonctionnelles
sont les suivants :
| Classe
| Limitation
| V02 max
|
I
II
III
IV
V
| aucune
minime
modéré
sévère et
très sévère
| plus que 25 ml/kg/min
moins de 25 ml/kg/min
moins de 15 ml/kg/min
moins de 7 ml/kg/min
moins de 7 ml/kg/min
|
3.5 L'excitabilité bronchique
Les calibres des voies aériennes varient de temps en temps,
en fonction de la tension des muscles dans leur paroi. Certains
facteurs peuvent évoquer de telles réactions, par
exemple, l'inhalation de l'air froid, l'exercice et les irritants
inspirés de l'environnement, surtout chez les asthmatiques.
L'excitabilité peut être mesurée dans le laboratoire
après l'inhalation de substances provocatives non spécifiques
(comme l'histamine et la méthacholine), après l'exercice,
ou après l'inhalation de substances spécifiques
auxquelles le sujet a été sensibilisé3
.
On retrouve une hyperexcitabilité bronchique souvent mais
pas nécessairement toujours, chez les asthmatiques. De
plus, on la retrouve parfois chez les individus non-asthmatiques.
3.6 Profils de fonction pulmonaire
Certaines maladies, surtout celles qui causent une fibrose (cicatrisation)
pulmonaire comme les pneumoconioses sont caractérisées
par un profil fonctionnel restrictif avec un abaissement des volumes
pulmonaires (CVF, capacité totale pulmonaire) sans que
les débits expiratoires forcés (par exemple le rapport
VEMS/CVF) soient diminués. Par contre, d'autres maladies
(par exemple l'asthme, les maladies pulmonaires obstructives chroniques
(MPOC)) sont caractérisées par un profil fonctionnel
obstructif qui est plus ou moins réversible. Par contre,
sauf dans des cas avancés, les profils fonctionnels sont
plus souvent de type mixte.
4. LES MALADIES PROFESSIONNELLES
PULMONAIRES
Les maladies professionnelles pulmonaires peuvent être classifiées
en 3 grands groupes selon le(s) agent(s) provocateur(s)1-3
.
4.1 Maladies dues à l'exposition aux poussières
inorganiques (dites les pneumoconioses)
Le Bureau International du Travail a proposé la définition
suivante pour la pneumoconiose, comme un terme générique
pour décrire l'accumulation de poussières dans les
poumons et les réactions tissulaires aux poussières
retenues. Les réactions varient selon la capacité
fibrogénique des poussières et peuvent être
plutôt non fibrosantes, c'est-à-dire avec une cicatrisation
minime, ou plutôt fibrosantes, c'est-à-dire avec
beaucoup de cicatrisation. Parmi le premier groupe se trouve la
pneumoconiose des houilleurs et celle des mineurs du fer (la sidérose).
Parmi le deuxième groupe se retrouvent la silicose et l'amiantose.
L'exposition aux poussières de l'amiante peut aussi évoquer
des réactions dans la plèvre, soit fibrogéniques,
soit localisées comme des plaques pleurales ou des pseudotumeurs;
soit généralisés, touchant plus de surfaces
pleurales.
4.2 Maladies dues à l'exposition aux poussières
organiques (soit d'origine végétale, soit d'origine
animale)
Parmi ce groupe se trouve la byssinose, une maladie liée
à l'exposition aux poussières du coton qui évoquent
des réactions plus ou moins aiguës dans les voies
aériennes. L'exposition aux poussières du grain
peut évoquer aussi des réactions chroniques et aiguës
(asthmatiques) dans les voies aériennes. D'autres produits
d'origine végétale impliqués dans la genèse
de l'asthme professionnel sont les poussières de cèdre
rouge, les haricots verts du café et du psyllium, et parmi
les produits d'origine animale impliqués se trouvent ceux
des animaux de laboratoire et du crabe des neiges. Des réactions
tissulaires aiguës et chroniques peuvent être évoquées
aussi par l'exposition au foin moisi (la maladie du poumon du
fermier), et d'autres débris végétaux moisis.
4.3 Maladies dues à l'exposition aux produits chimiques,
soit en particules soit sous forme gazeuse
L'asthme peut être évoqué aussi par l'exposition
aux produits chimiques comme le toluène diisocyanate, l'anhydride
thallique, et à des résines utilisées comme
flux dans l'industrie électronique. L'exposition à
certains gaz peut aussi évoquer des réactions aiguës
graves dans les poumons, parfois fatales. Ces réactions
peuvent être immédiates dans le cas des gaz ayant
une solubilité élevée, comme le S02 (par
exemple, dans les moulins de papier), ou des réactions
retardées dans le cas des gaz ayant une solubilité
abaissée, comme les oxydes d'azote (N02) évolués
(par exemple, dans la soudure effectuée dans un endroit
fermé).
L'exposition professionnelle peut aussi causer ou contribuer au
développement de certaines autres maladies respiratoires
fréquentes comme le cancer du poumon et les maladies pulmonaires
obstructives chroniques (MPOC). Ces maladies qui se trouvent dans
la population générale qui n'a pas subi d'exposition
professionnelle, sont considérées comme étant
d'origine multifactorielle dont le facteur le plus important dans
leur évolution est l'exposition à la fumée
du tabac. Cependant, dans le cas du cancer du poumon, l'Agence
Internationale pour la Recherche en Cancer, en 1987, a reconnu
50 expositions professionnelles pour lesquelles l'évidence
fut considéré comme suffisante pour les classifier
comme complètement cancérigènes pour les
humains5
. Dans le cas des MPOC, l'évidence a été
récemment revue et la conclusion tirée est que l'exposition
professionnelle aux poussières avec ou sans gaz peut être
considérée suffisante pour les impliquer comme facteurs
causals dans l'évolution de ces maladies6
.
5. MALADIES PULMONAIRES OBSTRUCTIVES
CHRONIQUE (MPOC)
Notez bien que l'évidence citée ci-haut sur le lien
causal entre ces deux maladies (le cancer du poumon et les MPOC)
et l'(les) exposition(s) professionnelle(s) est de type épidémiologique,
c'est-à-dire basée sur des comparaisons de populations,
exposées et non exposées, aux différents
risques. Même si on est capable de dire qu'une population
de travailleurs avec une certaine exposition professionnelle est
plus à risques de développer une telle maladie que
la population en général, nous ne sommes pas capables
de préciser quels sont les cas particuliers dus à
cette exposition dans la population exposée et quels sont
les cas particuliers qui sont ceux de "background",
surtout quand un individu a subi une autre exposition causale
importante, comme celle du tabac. L'incertitude scientifique concernant
des individus, en comparaison avec la certitude raisonnable concernant
des populations, pose des problèmes considérables
aux médecins et aux comités chargés de telles
évaluations chez un travailleur en particulier. Ces problèmes
sont probablement responsables de la difficulté de faire
reconnaître l'individu qui est porteur d'une telle maladie
comme étant porteur d'une maladie professionnelle. Chaque
cas doit être évalué d'une façon très
détaillée afin de permettre qu'une opinion médicale
soit exprimée sur le lien, ou l'absence de lien avec l'exposition
professionnelle. Rappelez-vous bien aussi qu'une telle opinion
doit être considérée comme une hypothèse
médicale, la meilleure possible, en tenant compte de toutes
les informations disponibles, mais une hypothèse qui peut
évoluer si d'autres informations deviennent disponibles.
BIBLIOGRAPHIE
- Valery-Rodot P, Hamburger J, Lhermitte F. 2. Respiration et
Maladies Respiratoires. Flammarion, Paris, 1971.
- West JB. Respiratory Physiology - the essentials. 2nd ed Baltimore,
Williams and Wilkins, 1979, 182p.
- Cotes JE, Steele J. Work-related lung disorders, Oxford, Blackwell
Scientific Publications, 1987, 436p.
- Canadian Thoracic Society/Health Standards Division, Department
of National Health and Welfare. Task force on occupational respiratory
disease (pneumoconiosis), Ottawa, 1979, 99p.
- Organisation Mondiale de la Santé/Agence Internationale
pour la Recherche en Cancer : Monographies 1-47 : supplément
7, 1987.
- Becklake MR. Occupational exposures : evidence for a
causal association with chronic obstructive pulmonary disease.
Am Rev Resp Dis 1989, 140 : S85-91.