La rémunération à la pièce que l'on appelait jadis avec raison " le régime de la sueur ", est encore aujourd'hui le lot quotidien de dizaines de milliers de travailleuses au Québec. En effet, ce mode de rémunération est concentré dans les milieux de travail où les femmes ont été historiquement confinées. Il est inconcevable que ce type de rémunération soit encore utilisé à l'aube du 21e siècle. Les employeurs sont les seuls à bénéficier de cette façon de faire. D'ailleurs la plupart des milieux où les hommes sont concentrés l'ont abandonné depuis longtemps. En effet, les travailleurs ont à un certain moment refusé de travailler dans de telles conditions puisqu'elles présentaient de nombreux désavantages tant au niveau des rapports avec l'employeur que sur le plan de leur santé.
La rémunération à la pièce présente le vilain désavantage d'individualiser la cadence pour chacune des travailleuses. Si la cadence demandée est trop élevée, les travailleuses en subissent les conséquences économiques individuellement et peuvent moins facilement s'organiser de façon commune face à leur employeur pour la faire réduire. Quand nous travaillons toutes à la même cadence sur une chaîne de montage, on peut au moins se parler, se dire que le rythme de travail exigé n'a pas de sens et tenter collectivement d'amener l'employeur à ralentir la vitesse de la chaîne. On est toutes dans le même bateau et la solidarité est de là, moins difficile à développer. Ce n'est malheureusement pas le cas quand l'employeur nous divise en nous rendant individuellement responsable de la vitesse à laquelle on travaille.
Certaines pourraient prétendre que les travailleuses qui sont payées à la production ne sont pas tenues de travailler à une cadence d'enfer, que c'est un choix personnel qu'elles font de travailler si vite. Cela est on ne peut plus faux. Ces femmes travaillent sous menace de congédiement si leur productivité ne rencontre pas celle nécessaire à la satisfaction des passions lucratives de leurs employeurs. Elles n'ont donc pas le choix d'accepter les dangers que comportent la rémunération à la pièce et les conditions de travail qu'elle suppose. Ces dangers sont nombreux. On peut d'abord établir que ces conditions de travail sont une grande source de stress. Le stress engendre à son tour une fatigue et, naturellement, une baisse de la concentration qui peut entraîner des accidents du travail. Ces conditions font aussi en sorte que les travailleuses s'usent prématurément les muscles, les os, les tendons, etc. En effet, une étude réalisée par le Groupe interdisciplinaire de recherche sur l'organisation, la santé et la sécurité du travail (GIROSST) a démontré par exemple que les opératrices de machine à coudre rémunérées aux rendement avaient neuf fois plus de risque de développer des maladies arthritiques et ostéoarticulaires que celles rémunérées à l'heure. On voit donc que ces travailleuses sont souvent contraintes de sacrifier leur santé pour un salaire qui réussit souvent à peine à payer le loyer, la nourriture et les vêtements. S'il est vrai qu'au début on peut augmenter sensiblement notre revenu avec ce type de rémunération, il faut réaliser qu'il s'agit là d'une augmentation qui est souvent bien temporaire. Effectivement, une fois usée, il devient difficile voire impossible de maintenir la cadence sans développer de sérieux ennuis de santé qui peuvent faire en sorte que l'on doive être purement et simplement retirée du travail. Ce type de rémunération du début du siècle doit disparaître parce qu'à long terme, le seul véritable bonus que les travailleuses en retirent, c'est le bonus de la maladie !
Liane Flibotte