MARIE À LA MANUFACTURE

Disons que je m'appelle Marie. J'ai commencé à travailler à la manufacture en janvier 1990. Mon travail consiste à marier les doublures avec les manteaux, on appelle ça de l'ouvrage général de manufacture. Je prends un " rack " de cinq (5) manteaux, je regarde le numéro après le manteau et je me retourne où il y a des grands " racks " qui sont pleins de doublures et je dois trouver les cinq (5) qui vont avec les manteaux. Après je retourne à ma place, je les accroche sur le " rack " de manteaux, je le retourne de bord et je le passe à la fille en avant de moi. Je fais ces mouvements­là environ 1 000 fois par jour. Je commence à 7 heures le matin jusqu'à 16 heures avec deux pauses de 15 minutes et je dîne de midi à 13 heures. Le vendredi, je termine mon travail à 15 heures. Je ne suis pas triste de quitter la manufacture rendue là.

En mars 1994, j'ai dû arrêter de travailler à la demande de mon médecin traitant durant une semaine car la douleur à mon bras, à mon épaule et à mon cou du côté droit était intolérable. D'ailleurs mon médecin m'a dit que ce n'était pas un accident de travail mais bien une maladie professionnelle due à mon travail. J'ai fait une réclamation à la CSST qui l'a refusée. La CSST ne croit pas que ma lésion a été occasionnée par le nombre de gestes répétitifs que j'accomplis dans une journée. Ça n'a pas de bon sens ! J'aurais bien aimé que la personne qui a décidé de mon dossier à la CSST vienne faire ma job pendant une semaine ou deux. J'ai contesté la décision de la CSST et je vais être entendue au Bureau de révision paritaire au printemps 1995.

J'ai repris un " travail léger " une semaine après avoir quitté le travail sur la recommandation de mon médecin. Ce " travail léger " consistait à attacher des étiquettes par paquets de 50 à un rythme d'environ 2 000 paquets par jour. Le boss pensait qu'il m'avait donné un travail allégé parce que je le faisais en position assise. Malheureusement, je travaillais encore avec mes épaules et mes bras. Évidemment, ça n'a fait qu'augmenter mes douleurs. Il fallait quand même que je produise pour ne pas perdre ma job que j'ai conservée jusqu'à la fin juin 1994.

Après cette date, j'ai recommencé mon travail de mariage de doublures avec les manteaux jusqu'à la mi­août 1994. Là, j'ai été voir la contremaîtresse pour lui dire que je n'étais plus capable d'assembler et elle m'a répondu : " Si tu n'es plus capable, va­t­en chez­vous, on a rien pour toi ". J'ai travaillé jusqu'à midi et à treize heures, j'ai dit à mon boss que je n'étais plus capable et il m'a dit de rester dans les doublures. Je suis retournée voir mon médecin qui a diagnostiqué deux tendinites : une à l'épaule et l'autre au coude avec une cervicobrachialgie toujours au côté droit et il m'a retourné au travail léger. L'employeur m'a alors convoqué à son bureau pour que je sois payée à la pièce afin de me mettre dehors plus facilement. C'est sûr que je n'aurais pas pu rencontrer les quotas. J'ai refusé cette proposition.

Actuellement, mon " travail léger " est coupeuse de fils et c'est encore un travail répétitif, ce qui n'aide pas du tout à diminuer mes douleurs, ni l'inflammation mais comme je n'ai pas d'assurance­salaire ni de journées de maladie, je continue à faire ce travail­là en attendant mon audition pour savoir si le Bureau de révision paritaire va me donner raison. Si c'est le cas, je vais peut-être enfin pouvoir me faire traiter en physiothérapie. C'est rendu que j'ai même de la misère à faire ma vaisselle tellement que ça me fait mal.

En plus, l'employeur n'arrête pas de m'insulter en me demandant régulièrement si je vais rester aux travaux légers jusqu'à ma pension et en me demandant tout le temps quand je vais revenir à mon travail de mariage de doublures. Avant mon accident de travail, je faisais beaucoup de temps supplémentaire. Maintenant, je n'en fais plus et je n'ai plus droit à aucune augmentation de salaire.

Il y a tellement d'accidents et de maladies du travail au mariage de doublures avec les manteaux que l'employeur a commencé à enlever des travailleuses pour les remplacer par des travailleurs mais moi je sais que les hommes vont avoir les mêmes problèmes que les femmes parce que les mouvements répétitifs restent là.

Marie