UN TRAVAIL PAS EMBALLANT

Je m'appelle Huguette Blais et j'ai travaillé pendant 17 ans comme emballeuse pour une compagnie de chocolat qui s'appelle Chocolat Jean et Charles Inc. Cette compagnie fabrique et emballe du chocolat aux amandes, celui que vous achetez des jeunes qui passent à vos portes et qui vous l'offrent pour financer différentes activités. Les différents postes que j'ai occupés sont reliés à la confection des boîtes de chocolat, à leur emballage et au collage des caisses. Chacun de ces postes était fait en rotation et comportait des contraintes importantes pour mon corps. En effet, je sur­utilisais les muscles de mon cou, de mes épaules et de mes bras.

Quand je fournissais la machine d'emballage de sacs d'amandes, je devais aller chercher des sacs sur la table qui était placée derrière ou à coté de moi. Je devais mettre ces sacs dans la machine et les disposer de façon à ce qu'ils puissent être emballés. Je devais manipuler entre 100 et 150 sacs à la minute. Je devais faire ce travail en fixant continuellement la machine, même quand j'allais chercher les sacs derrière moi. Je travaillais aussi toujours la tête penchée. Ce travail était très exigeant et c'est peut-être ce qui explique qu'il est automatisé maintenant.

Quand j'étais à l'emballage, je devais placer les boîtes de chocolat aux amandes pesant 100 ou 150 grammes dans des caisses pouvant contenir 30 ou 36 boîtes chacune. Je devais faire 1 800 boîtes à l'heure. Je prenais les petites boîtes quatre par quatre avec ma main droite. Ce mouvement supposait que mon bras était en extension complète sans aucun appui. Je devais en plus, ouvrir la caisse avec mon coude droit afin de pouvoir y placer les boîtes d'amandes. Je devais répéter cette séquence de mouvements 9 fois pour remplir une caisse. Une fois la caisse remplie, je devais y mettre des enveloppes de commande, la fermer et la pousser jusqu'au prochain poste de travail.

Quand j'étais au collage de caisse, je n'avais pas non plus l'occasion de me reposer beaucoup de mes autres tâches. Je devais ouvrir chaque caisse aux deux côtés, mettre de la colle en dessous et au dessus de la caisse, rabattre les côtés en exerçant une pression sur les morceaux collés, déplacer la caisse et la mettre sur une palette au sol. Je plaçais les caisses pesant environ 10 livres les unes par dessus les autres jusqu'à ce que les colonnes de caisses atteignent environ 5 à 6 pied de hauteur. Je devais faire ces manoeuvres de 50 à 100 fois par heure durant deux heures.

Même s'il y a une rotation des postes, cette rotation ne permet pas vraiment qu'on repose nos membres puisqu'à tous les postes, on utilise les mêmes muscles et on fait le même genre de mouvements. Cette rotation était plutôt une invention de mon patron pour nous faire croire qu'on n'aurait plus de problèmes.

À travailler dans des conditions pareilles, vous comprendrez que je me suis retrouvée chez mon médecin avec des douleurs importantes à l'épaule droite et au cou. J'avais même des engourdissements au niveau de ma main droite. J'ai dû rencontrer plusieurs spécialistes avant qu'on puisse identifier clairement de quoi je souffrais. Quand j'ai produit ma réclamation, la CSST a accepté de reconnaître ma tendinite mais elle a refusé de reconnaître mes problèmes au cou. J'ai contesté la décision de la CSST. J'ai eu une audition au Bureau de révision et j'attends une audition devant la Commission d'appel. Ça me révolte de voir qu'après tant d'années à faire les mêmes gestes, j'aie à me battre pour faire reconnaître que mes problèmes sont dus à mon travail.

Je ne suis pas seule à avoir des problèmes de santé au travail. J'ai souvent exigé de mon employeur qu'il modifie les postes de travail. Mais il est pas pressé de bouger. Ces dernières années, pour m'encourager, j'ai souvent fredonné une chanson écrite par Michel Tremblay qui s'appelle " Le rêve de la sauceuse de chocolat ". Ça dit ceci : " Je sauce des biscuits dans le chocolat chaud de quatre heures à minuit, qu'y fasse froid qui fasse chaud. Y sont tellement pareils, qu'on dirait que c'est les mêmes, Y m'sortent par les oreilles même au coeur du carême. Y m'arrive de rêver, c'est là qu'mon boss attrape une maudite grosse volée. Je l'accroche sur la chaîne comme une pâte à biscuits pis j'crie vas­y Madeleine mets la steam à bien cuit ".

Huguette Blais