On ne cesse de répéter dans les médias et au sein de la communauté scientifique que pour être en santé, il faut bien s'alimenter (surtout pas de sucreries ou de gâteau au fromage), cesser de fumer (la fumée est devenue la source de tous les maux), faire de l'exercice (marche, jogging, natation) et choisir (comme si on pouvait) les bons gènes familiaux... Bien que ces conseils aient pour la plupart, une certaine pertinence, ils ont trop souvent pour effet, ou plutôt pour but, d'éviter un véritable débat sur la santé publique. En effet, ce genre de propos individualise la question de la santé, il responsabilise et pire, culpabilise les individus par rapport à celle-ci et évite que l'on discute d'autres éléments plus significatifs pouvant avoir des conséquences importantes sur notre santé.
On sait pourtant que les principaux facteurs agissant sur notre état de santé sont la pauvreté (chômage, faible scolarité, logements de mauvaise qualité), l'environnement (au travail et dans le quartier) et l'accessibilité aux soins de santé. Les gens des classes ouvrière et populaire ont donc plus de chance d'être en mauvaise santé que les personnes des classes plus aisées. Ainsi les médecins, en plus d'inviter les individus à prendre des moyens individuels pour améliorer leur état de santé, auraient avantage à questionner leurs patients et leur patientes sur leurs conditions de travail qui ont souvent des effets beaucoup plus dévastateurs sur leur santé que la fumée ou le chocolat. En effet, bien qu'on n'en parle presque jamais, le travail est encore trop souvent cause de maladie...
Bien que l'ensemble de la classe ouvrière soit soumise à des conditions de travail susceptibles d'affecter la santé des individus qui la composent, les femmes sont malheureusement, les plus vulnérables au sein de ce groupe. En effet, les travailleuses sont encore victimes d'une importante discrimination qui détermine les conditions de travail auxquelles elles sont soumises et qui risquent de les rendre malades.
Les ghettos d'emploi où les travailleuses se retrouvent présentent souvent les mêmes caractéristiques : travail répétitif, cadences rapides, rémunération à la pièce, manipulation fréquente de charges légères, pause insuffisantes en nombre et en temps, exigences importantes sur le plan de la concentration, absence de contrôle sur leurs conditions de travail, etc. C'est là autant de conditions qui constituent un terrain fertile pour le développement de maladies du travail, particulièrement des maladies musculosquelettiques aux membres supérieurs et inférieurs. Ces emplois sont aussi une source de stress pour les travailleuses. Il est étrange de constater que, quand on pense au stress en lien avec le travail, on songe habituellement aux dirigeants d'entreprises qui travaillent trop et qui deviennent stressés par leurs activités professionnelles. On oublie cependant que les travailleuses qui oeuvrent pour ces patrons, sont souvent soumises à des conditions beaucoup plus stressantes qu'eux.
En plus de présenter des dangers pour la santé des travailleuses, ces ghettos d'emploi ont pour effet d'isoler les femmes et de fournir aux patrons un bassin d'ouvrières à bon marché, le plus souvent nonsyndiquées et disposant de peu de ressources pouvant les informer de leurs droits.
Une autre forme de discrimination que les femmes subissent au travail est due au fait que les outils et les ateliers de travail sont conçus, en règle générale, à partir de la morphologie des hommes. Les gants, les pinces, la hauteur des tables de travail, l'emplacement des tablettes sont faits en fonction du corps de l'homme moyen. Ceci est encore plus vrai dans les secteurs traditionnellement occupés par des hommes. L'égalité entre les hommes et les femmes ne signifie pas que l'on doive faire travailler ces dernières avec des outils qui n'ont pas été conçus pour elles. Cette négligence sexiste dans la conception des lieux et des outils de travail ajoute un facteur de risque supplémentaire pour la santé des travailleuses.
Comme il est possible de le constater, plusieurs caractéristiques du travail des femmes sont susceptibles de les rendre malades et d'entraîner chez elles de sérieux ennuis de santé. Nous nous attarderons ici aux maladies causées par les mouvements répétitifs. Les sept facteurs pouvant contribuer au développement de ces maladies sont les suivants :
Les trois derniers facteurs ont une influence dans le développement de maladies attribuables au travail répétitif parce qu'ils réduisent notre capacité de bien tenir ou de bien sentir un objet dans nos mains, nous obligeant ainsi à le tenir avec plus de force.
Il faut tenir compte de l'ensemble de ces sept facteurs quand on tente d'établir un lien entre une maladie et le travail. En effet, il peut arriver qu'une travailleuse développe une maladie du travail parce qu'elle doit faire le même mouvement 1 000 fois par heure (travail sur une chaîne de montage, opératrice de machine à coudre, etc.) . Il peut aussi arriver qu'une travailleuse développe une maladie alors qu'elle n'exécute le même mouvement que 20 fois par heure si elle a à exercer une grande force dans ses mouvements et que les conditions d'exécution du travail lui imposent une mauvaise posture (soulèvement de patientes) . Il est donc bien important d'examiner en détail chacun de ces facteurs pour être en mesure d'établir s'il y un lien le travail et la maladie.
Nous vous invitons à prendre connaissance du tableau ci-contre. On y retrouve des maladies attribuables au travail répétitif. Bien sûr, cette liste n'est pas exhaustive mais elle couvre les maladies les plus couramment rencontrées. Si vous exécutez un travail qui comporte les mouvements décrits et si vous ressentez les symptômes identifiés, il se peut que vous souffriez d'une maladie reliée à votre travail. Nous vous invitons donc à rencontrer un médecin et à vous renseigner sur vos droits. La lecture du présent journal pourra sans doute vous mettre sur les bonnes pistes.
Arnold Aberman, MD