L'histoire de ma maladie commence le 6 décembre 1988, date où j'ai été embauchée par la compagnie Jack Spratt où on fait des pantalons et des jackets en jeans. Je suis opératrice de machine à coudre et on m'a engagée principalement pour assembler des doublures de mouton ou de feutrine de jacket.
Ma tâche peut se résumer de la façon suivante : Je devais prendre sur un banc situé à ma droite, une doublure de dos et la placer sur ma machine à coudre. Je devais ensuite prendre les deux parties du devant en denim qui étaient placées sur une tablette fixée en avant de ma machine et les assembler à la doublure de dos. Je devais suite à cela, prendre sur le banc à ma droite, la doublure du devant et l'assembler au devant en denim. J'assemblais ensuite la doublure de la petite et de la grande manche, qui étaient disposées sur le coin droit de ma machine, pour finalement les assembler à la doublure du jacket dont je fermais le côté ainsi que la manche. Une fois la même opération faite de l'autre côté, je disposais la doublure de jacket terminée sur un banc à ma gauche.
Je devais donc faire environ 2 000 coutures par jour. Je tenais les tissus avec ma main droite pour qu'ils restent bien égaux alors qu'avec ma main gauche, je tenais les deux épaisseurs de tissus en faisant une forte pression avec mon pouce pour qu'ils restent à plat.
Vers le début de juin 1989, j'ai commencé à avoir des engourdissements aux deux mains mais surtout à la main gauche. Plus ça allait, plus mes mains étaient engourdies et plus j'avais de la difficulté à sentir mes trois premiers doigts. Cela m'arrivait au travail et me réveillait la nuit. Le 9 juin 1989, ma main gauche était tellement engourdie que je me suis accroché le pouce dans un amoncellement de linge sur ma machine et je n'ai rien senti. J'ai appris plus tard que je venais pourtant de m'arracher le tendon extenseur du pouce gauche. Malheureusement, cet accident de travail n'a jamais été reconnu par la CSST.
Devant l'aggravation de la situation, j'ai consulté, le 12 juin 1989, mon médecin de famille qui m'a appris que je souffrais d'un syndrome du canal carpien bilatéral, c'est à dire aux deux mains. J'ai fait une réclamation à la CSST pour cette maladie reliée à mon travail et elle a été acceptée. J'ai dû subir deux opérations pour régler ce problème, ce qui m'a obligée à être en arrêt de travail jusqu'en avril 1990.
Je ne suis plus à l'emploi de la compagnie Jack Spratt car je n'ai plus de force dans mon pouce gauche, ce qui m'empêche de redevenir opératrice de machine à coudre. Cependant, comme mon accident au pouce n'a pas été reconnu par la CSST, l'employeur n'a plus aucune obligation envers moi. Je dois avouer que ça ne me dérange pas trop. Il faut bien comprendre que je devais produire 125 doublures de jacket par jour et ce, au salaire minimum. Lorsqu'on réussissait à en produire plus, notre salaire montait à 7,50 $ de l'heure. Évidemment, quand on ne réussissait pas à sortir notre production, le boss nous menaçait immédiatement de congédiement. On était donc constamment stressées.
La compagnie Jack Spratt traite ses employées comme de simples objets devant travailler comme des robots et elle ne se gène pas pour les envoyer aux ordures lorsque leur santé est attaquée. Elle ne mérite sûrement pas que je me rende malade. Je rêve du jour où les femmes vont cesser de se taire et où elles vont refuser d'endurer leur sort au travail.
Suzanne Arguin