Je voudrais bien me présenter et vous dire mon nom mais je préfère garder l'anonymat car je ne sais pas encore si je devrai retourner travailler pour le même employeur. S'il s'avait que j'ai écrit cet article, je pourrais peut-être avoir des problèmes. Alors disons que je m'appelle Sofia. La manufacture pour laquelle je travaillais fabrique des chapeaux. Mon poste était coupeuse de fils. Pas des petits fils de tissus comme dans le vêtement, des fils de fer qui donnent la forme aux chapeaux. Mon travail consistait à couper des fils de fer et à les former en cercles. Je devais prendre ces fils de ma main gauche sur un rouleau qui était à ma droite et l'étirer devant moi pour prendre la bonne longueur. Je travaillais au-dessus d'une table pour m'assurer que les fils avaient la longueur qu'il faut. Je travaillais donc toujours le cou penché. Une fois la mesure prise, je le coupais avec des ciseaux à fer avec ma main droite. Une fois que j'en avais coupé environ deux cents, je les pliais en rond. Ces ronds étaient fixés ensemble par une machine. Il fallait placer chaque extrémité dans les ouvertures d'une presse, puis fermer la presse sur le fil de fer pour qu'il soit fixé. J'en faisais environ deux cents à l'heure.
J'ai travaillé pour cette compagnie pendant 10 ans, 7h30 par jour, cinq jours par semaine. À deux cents fils à l'heure, je vous dis que j'en ai coupé du fils. Je me suis amusée à faire un petit calcul... Pendant mes années de travail chez cet employeur, j'ai coupé 400 000 fils de fer par année, soit plus de 4 millions en dix ans. En 1993, j'ai dû arrêter de travailler car j'ai commencé à avoir des problèmes de santé au niveau du coude et du cou. Mon médecin m'a dit que j'avais une épicondylite au coude et que c'était causé par mon travail qui impliquait trop de mouvements répétitifs. J'ai présenté une réclamation à la CSST. La CSST a accepté ma réclamation. Elle m'a donc indemnisée et elle a payé mes traitements de physiothérapie. Heureusement, parce que c'est pas avec le salaire que je faisais que j'aurais eu les moyens de me payer des traitements dans le privé. Aujourd'hui, je ne suis plus capable de faire ce travail. Si je le refaisais, mes problèmes au coude recommenceraient.
Un jour, je suis allée à la manufacture avec mon agente de la CSST pour voir si je pouvais reprendre mon travail. Ça faisait plus d'un an que j'étais en arrêt de travail et la compagnie n'avait pas modifié le poste de coupeuse de fils. La femme qui fait mon travail le fait dans les mêmes conditions. C'est certain qu'elle va avoir des problèmes de santé un jour. Ce travaillà ne devrait pas être fait par une seule personne, c'est trop dangereux. C'est correct d'indemniser les travailleuses rendues malades par le travail, mais il faut aussi changer les conditions de travail. On peut pas accepter que les employeurs continuent de ruiner la santé de leurs travailleuses parce que c'est plus payant pour eux, parce que ça coûte moins cher que de changer les conditions de travail. C'est juste pour l'argent que les compagnies ne veulent pas changer les conditions de travail. Ça ne leur coûte pas cher de " scrapper " des travailleuses qui gagnent 8 $ de l'heure. Quand on n'est plus bonne, qu'on est malade et qu'on peut plus travailler, les employeurs nous remplacent par des nouvelles qui gagnent encore moins. Ces nouvelles travailleuses sont bonnes pour quelques années et la roue tourne comme ça, sans fin. Je crois que les travailleuses doivent s'organiser pour obliger les patrons à respecter leur santé. Il faudra bien que ça arrête un jour. C'est pas correct qu'on s'use si vite pour un salaire. Mais les travailleuses comme moi ne veulent pas se plaindre, elles ont peur de perdre leur job. Je les comprends bien, moi aussi, je suis un peu comme ça. On endure, on se dit qu'on a besoin du salaire, que même s'il est petit, il met du pain sur la table... Mais avec ma maladie, j'ai compris que ma santé valait plus que ma job.
J'espère que les conditions de travail chez mon employeur vont changer parce que ça peut plus durer. Même si moi je ne retourne pas faire cette joblà, la prochaine travailleuse qui va la faire pendant dix ans va peut-être finir encore plus usée que moi, encore plus malade. On ne devrait avoir à perdre sa santé parce qu'on travaille.
Sofia