L'ARTHROSE ET LE TRAVAIL

Dr Michel Dupuis
Physiatre à l'Hôpital Notre-Dame de Montréal

L'arthrose fait partie de la famille des maladies rhumatismales et se distingue par le fait qu'elle est au départ reliée à la dégénérescence des tissus de l'articulation, avec réaction inflammatoire éventuelle, alors que d'autres formes de maladies rhumatismales, telle l'arthrite rhumatoïde, sont d'emblée des maladies inflammatoires. Dans l'arthrose, c'est en fait la réaction inflammatoire qui est douloureuse plutôt que la dégénérescence comme telle, et cela explique pourquoi, par exemple sur un genou arthrosique, il peut y avoir des périodes douloureuses entrecoupées de périodes indolores, les changements radiologiques d'arthrose demeurant toujours les mêmes : la douleur est provoquée par la réaction inflammatoire surajoutée à l'arthrose. Cela explique également pourquoi certaines arthroses indolores le deviennent assez soudainement, souvent lors d'un traumatisme ou de microtraumatismes : c'est le trauma qui provoque la réaction inflammatoire douloureuse.

PROCESSUS ÉVOLUTIF

Une articulation se compose de deux surfaces de contact, en matériel cartilagineux; d'une enveloppe articulaire dont la couche interne, appelée synoviale, sécrète un liquide qui lubrifie et nourrit l'articulation; dans certains cas, d'un ménisque, qui permet de garder le contact entre les surfaces articulaires, lors de certains mouvements excentriques; et de ligaments qui retiennent ensemble les deux parties de l'articulation.

Contrairement aux autres tissus, qui sont nourris via la circulation sanguine, le cartilage est nourri par imbibition de substances nutritives qui se trouvent dans le liquide synovial.

Dans une articulation normale, le liquide synovial est tellement efficace qu'il n'y a pratiquement aucune friction des surfaces articulaires. De plus, le cartilage normal peut se déformer temporairement pour absorber un stress plus important à un point donné, et il existe également un réflexe neuromusculaire d'absorption des chocs, qui protège l'articulation lors d'un traumatisme.

Lors du processus d'arthrose, le cartilage change d'abord de couleur et de consistance, absorbant moins bien les chocs, puis il se fissure, s'érode, s'amincit et peut même finir par disparaître complètement. En se désagrégeant, le cartilage dégénéré peut produire une réaction inflammatoire au niveau de la couche interne de l'enveloppe articulaire, c'est-à-dire la synoviale, provoquant ainsi une réaction inflammatoire douloureuse et une sécrétion en quantité anormale de liquide synovial.

Parallèlement, des proliférations osseuses (ostéophytes) apparaissent au rebord de l'articulation et les ligaments se relâchent, donnant une instabilité mécanique de l'articulation.

Au niveau de la colonne vertébrale, il existe certaines particularités. Une vertèbre s'articule avec l'autre au moyen d'un trépied formé de deux petites articulations (articulations intervertébrales postérieures) dont le rôle consiste surtout à guider la direction du mouvement entre deux vertèbres, et du disque, dont le rôle est surtout de porter les charges transmises à la colonne et d'amortir les contraintes soudaines. Le disque normal contient beaucoup d'eau, de sorte que la pression interne est égale dans tout le disque lors d'une mise en charge, laquelle amène un léger bombement bien uniforme du disque et des ligaments qui l'entourent, un peu comme si on faisait une pression sur un ballon.

Le processus d'arthrose vertébrale commence au niveau du disque, qui perd progressivement ses propriétés physico-chimiques, qui perd une partie de son contenu d'eau, qui se fragmente et qui se fissure. La fragmentation se produit d'abord au centre du disque, appelé le noyau, et les fissures apparaissent dans l'anneau qui entoure le noyau, avec migration des fragments du noyau dans les fissures de l'anneau. Il en résulte une répartition inégale des pressions à l'intérieur du disque, une moindre résistance à la déformation sous la contrainte, et la progression de fragments vers la périphérie, pouvant donner une déformation localisée, appelée protusion discale. Sous la pression du fragment, le ligament qui borde le disque peut même se rupturer et un fragment peut être expulsé à l'extérieur du disque.

À mesure que ce processus de dégénérescence avance, le disque perd de son volume, à cause de la perte d'eau, et diminue de hauteur, de sorte que l'espace qu'il occupe entre deux vertèbres (espace intervertébral) diminue de hauteur et donne l'image radiologique de pincement intervertébral.

Parallèlement, dû au fait que le disque se déforme plus facilement sous les contraintes, les ligaments qui l'entourent sont mis davantage sous tension et leurs points d'insertion sur les vertèbres s'ossifient, donnant ce que l'on appelle des ostéophytes. Également, dû au fait qu'il y a relâchement de toute la structure interne du disque, le joint intervertébral résiste moins bien aux forces de cisaillement, de translation et de torsion, et il s'ensuit une instabilité mécanique entre les deux vertèbres, qui ébranle progressivement les deux autres parties du trépied, c'est-à-dire les deux petites articulations intervertébrales postérieures, et il y a alors amorce d'un processus de dégénérescence articulaire tel que celui qu'on observe au niveau des autres articulations périphériques : dégénérescence du cartilage articulaire, ostéophytes, etc.

RÔLE DES TRAUMATISMES

On a toujours assimilé le processus d'arthrose à un processus de vieillissement, vu qu'il s'agit d'une dégénérescence progressive. Cependant, plusieurs auteurs croient que le véritable processus en est plutôt un de cumul de microtraumatismes, dont le nombre augmente évidemment avec l'âge. En effet, suite à un traumatisme majeur unique, comme par exemple une fracture intra-articulaire, on assiste rapidement chez une jeune personne à l'apparition d'une arthrose dont les caractères sont strictement les mêmes que ceux d'une arthrose qui apparaît chez la personne âgée. Pourquoi alors l'arthrose qui apparaît chez la personne âgée ne serait-elle pas due à une accumulation de microtraumatismes ? Ne serait-ce pas pour cette raison que certaines personnes plus exposées que d'autres à certains microtraumatismes spécifiques développent précocement une arthrose ?

Sur le plan expérimental, il a été démontré qu'un traumatisme direct au niveau d'une articulation, soit par fracture du cartilage, soit par coups répétés au niveau du cartilage, entraîne une arthrose. On n'a cependant pas encore fait le lien entre la façon dont certains gestes professionnels causent effectivement au niveau d'une articulation un traumatisme de même nature que celui que l'on peut produire expérimentalement et qui mène à l'arthrose. L'arthrose, qui est secondaire à un traumatisme sévère ou encore à certaines affections osseuses ou cartilagineuses, peut apparaître très tôt, dès la vingtaine ou la trentaine.

L'arthrose primaire, c'est-à-dire celle qui n'est pas reliée à un traumatisme majeur évident, apparaît plus tard dans la vie. Ainsi, à l'âge de 55 ans, 5 % des individus ont une arthrose du genou, et 3 individus sur 4 ont une arthrose vertébrale. L'arthrose vertébrale est pratiquement universelle après l'âge de 65 ans.

Elle est aussi fréquente chez l'homme que chez la femme, globalement, mais au niveau des doigts, les femmes sont 10 fois plus atteintes que les hommes, et on note que la main droite est plus atteinte que la gauche, ce qui constituerait un argument en faveur du rôle des microtraumatismes.

L'arthrose du genou est extrêmement plus fréquente et précoce chez ceux qui ont subi une méniscectomie, mais par contre, la présence d'un dérangement intra-articulaire résultant d'une déchirure méniscale, sans méniscectomie, entraîne également une augmentation importante du risque d'arthrose.

L'obésité a été invoquée comme cause prédisposante de l'arthrose, mais il n'existe aucune preuve spécifique à cet effet.

D'autres facteurs personnels peuvent intervenir, comme par exemple un mauvais alignement du genou ou une mauvaise angulation du col de la hanche, et peuvent être responsables de l'apparition précoce d'une arthrose à ces articulations.

Ce sont les articulations portantes qui sont les plus sujettes à l'arthrose. Ainsi, à l'autopsie, on retrouve des signes microscopiques de dégénérescence articulaire au niveau des articulations portantes (genoux, hanches) chez presque toutes les personnes de 40 ans et plus. Évidemment, ces signes microscopiques sont loin de toujours se traduire par des changements radiologiques et encore moins par un syndrome douloureux. Ceci témoigne du fait que la progression de l'arthrose n'est pas invariable, et même si tous les individus ont certains signes microscopiques dès l'âge de 40 ans, ils ne vont pas tous se détériorer au point de présenter des signes radiologiques et des symptômes.

Il est d'observation courante que même en la présence de signes radiologiques, une arthrose peut ne donner aucun symptôme jusqu'à ce qu'un traumatisme, parfois mineur, ou une augmentation d'activités usuelles agisse comme facteur déclenchant ou aggravant, provoquant la réaction inflammatoire dont nous avons parlé plus haut.

RELATION AVEC LE TRAVAIL

L'acceptation de la relation entre une arthrose, par exemple du genou et une fracture intra-articulaire survenue un certain nombre d'années auparavant, ne fait généralement pas de difficultés, car le traumatisme est évident et il a eu lieu dans l'articulation elle-même.

Le rôle des microtraumatismes prête à beaucoup plus de discussions. Tel que je l'ai déjà mentionné, on sait qu'un traumatisme qui entraîne une déchirure du cartilage, ou encore la répétition de traumatismes directs au niveau de l'articulation, peuvent donner une arthrose post-traumatique. Le lien n'est cependant pas fait entre les gestes répétitifs que l'on peut poser au travail et le traumatisme réel que ces gestes peuvent causer au niveau d'une articulation. Ainsi, on ne peut pas présentement fournir de preuves expérimentales sur la façon dont des microtraumatismes répétitifs, par exemple par l'effet d'un marteau pneumatique, peuvent entraîner une arthrose au niveau du coude. Pour ce faire, il faudrait tenter de reproduire chez l'humain ou l'animal de telles lésions d'arthrose en soumettant le membre supérieur aux mêmes vibrations qui sont transmises par un marteau pneumatique, à des fréquences et des temps variables. On sait toutefois, sur le plan épidémiologique, que les individus qui utilisent des marteaux pneumatiques développent une arthrose du coude dans une proportion beaucoup plus élevée que la population en général.

La preuve que l'on peut donc fournir présentement est celle d'un risque accru d'apparition de l'arthrose en rapport avec l'exercice de certaines occupations. Voici quelques exemples:

C'est surtout au niveau de la colonne vertébrale que les problèmes de relation entre la discarthrose et le travail se présentent le plus fréquemment. Pas plus qu'au niveau des articulations périphériques, nous ne connaissons la physiopathologie exacte du rôle du traumatisme sur la dégénérescence discale.

On invoque cependant le mécanisme suivant : un traumatisme discal peut entraîner un décollement de la plaque épiphysaire de jonction entre le disque et la vertèbre, interférant ainsi avec la nutrition du disque, qui se fait par imbibition à travers cette jonction. Cette déficience nutritive du disque entraînerait la perte du contenu hydrique ainsi que les changements physico-chimiques dont j'ai parlé plus haut.

En dépit de cette ignorance du mécanisme physiopathologique, il est cependant maintenant bien admis dans la littérature scientifique que les microtraumatismes répétitifs peuvent entraîner une dégénérescence discale et une arthrose apophysaire. Ces microtraumatismes répétitifs peuvent être constitués par des vibrations de basse fréquence ou encore par des chocs directs et contrecoups. Les personnes à risque sont celles qui conduisent des machines agricoles, des tracteurs, des camions ou tout autre équipement mobile lourd : rétrocaveuse, bélier mécanique, bétonneuse, etc. Les sources des microtraumatismes sont multiples : vibrations de basse fréquence transmises par le moteur, chocs directs lors de contacts fréquents de l'appareil avec d'autres équipements, déformation de la route, suspension trop rigide, transmission directe par le siège, etc.

Une grande difficulté de l'interprétation des statistiques est due à une absence d'uniformité dans la nomenclature des maux de dos, la physiopathologie des maux de dos et le devis des recherches en épidémiologie clinique. Ainsi, certaines études ont démontré une augmentation accrue de signes radiologiques d'arthrose reliée à certaines professions, mais on ne sait pas toujours si l'arthrose est symptomatique ou non. Dans d'autres études, on démontre un risque accru de maux de dos dans certains métiers, mais on ne sait pas si ce mal de dos est relié à une arthrose, à une hernie discale ou encore tout simplement à des mauvaises postures, comme chez les chauffeurs de camion. Le fait que nous soyons liés par un diagnostic, dans le cadre de la LATMP, ajouté à l'absence d'uniformité dans la terminologie, complique beaucoup l'appréciation de la preuve scientifique.

ANNEXE 1

DÉFINITIONS

Suffixe " ITE " = inflammation
Suffixe " OSE " = dégénérescence

Arthrose vertébrale (spondylarthrose):

toute atteinte dégénérative du rachis. Peut comprendre l'une, plusieurs ou toutes les variétés suivantes :

ANNEXE 2

CLASSIFICATION DES MALADIES RHUMATISMALES
(AMERICAN RHEUMATISM ASSOCIATION)
  1. Maladies du tissu conjonctif
  2. Arthrites associées aux spondylites
  3. Arthrose (ostéoarthrite)
  4. Arthrites infectieuses
  5. Arthrites associées aux troubles métaboliques et endocriniens
  6. Néoplasies
  7. Arthrites neuropathiques.
  8. Arthropathies associées aux affections osseuses et cartilagineuses
  9. Affections extra-articulaires des tissus mous
  10. Divers

ANNEXE 3

CLASSIFICATION DES ARTHROSES
  1. Primaire:
  2. Secondaire: