L'ÉDUCATION POPULAIRE AUTONOME: UNE APPROCHE DE DÉFENSE DE DROITS

Introduction

Lorsqu'on travaille à l'organisation et au regroupement des victimes d'accidents et de maladies du travail, on est inévitablement confronté à des questions de structures, d'idéologies, de types d'intervention, de pouvoirs (interne et externe), etc. On a souvent tendance à escamoter les débats sur une ou plusieurs de ces questions pour foncer tête première dans le combat qui nous intéresse: la défense des droits individuels et/ou collectifs des travailleurs et travailleuses. Il s'agit là d'une grave erreur car les bases structurelles et philosophiques sur lesquels nos organisations s'appuient orientent incontestablement nos actions. Il ne s'agit pas de tomber dans la réunionite ou les cercles de lectures afin de philosopher sans fin. Mais chaque organisme doit établir clairement ses bases avant de passer à l'action.

Le présent texte ne se veut pas un livre de recettes miracles applicables à toutes les organisations de victimes d'accidents et de maladies du travail. Il vise simplement à exposer un type de pratiques en matière d'organisation adopté par la majorité des associations d'accidenté-e-s du travail au Québec et que l'on appelle l'Éducation populaire autonome.

1. Le profil des organismes de défense au Québec

Avant d'examiner la notion d'Éducation populaire autonome, il nous apparaît pertinent de tracer un profil des organismes de défense de droits de victimes d'accidents et de maladies du travail au Québec afin de bien cerner le type d'organisation dont il est question dans ce texte. La grande majorité des associations d'accidenté-e-s au Québec est regroupée au sein d'un regroupement national appelé l'Assemblée des travailleurs et travailleuses accidenté-e-s du Québec (ATTAQ). Cet organisme a, au fils des ans, établit des critères afin d'admettre des organisations dans ses rangs. Ces critères reflètent assez bien le type d'association d'accidenté-e-s du travail au Québec. Voici les principaux:

a. Au niveau de leur organisme

  1. Être un organisme sans but lucratif.
  2. Être un organisme financièrement indépendant de la CSST et du patronat.
  3. Être un organisme autonome, contrôlé démocratiquement par ses membres.

b. Au niveau de leurs objectifs

  1. Impliquer ses membres dans la lutte collective pour la défense, le respect et l'élargissement des droits des victimes de lésions professionnelles.
  2. Impliquer les victimes de lésions professionnelles dans leur défense individuelle.
  3. Travailler à la conscientisation de ses membres sur:
  4. Travailler à mettre sur pied un réseau d'information et de défense pour les victimes de lésions professionnelles.
  5. Travailler à développer des appuis actifs aux revendications des victimes de lésions professionnelles.
  6. Lutter contre toute forme de concertation, participation et collaboration avec la Commission de la Santé et de la Sécurité du travail, le gouvernement et le patronat.

c. Au niveau de leur fonctionnement et de leur vie démocratique

  1. Avoir un membership constitué majoritairement de victimes de lésions professionnelles.
  2. Tenir au moins une assemblée générale annuellement.
  3. Avoir un Conseil d'administration dont tous et toutes les membres sont membres de l'association et ont été élu-e-s par l'assemblée générale.
  4. Favoriser la prise en charge par les membres du développement de leur organisation et de sa vie démocratique.

Ces caractéristiques des associations québécoises sont probablement, à plusieurs égards, semblables à celles de bien des associations d'accidenté-e-s du travail ailleurs dans le monde.

2. L'éducation populaire autonome

Du profil des organismes que l'on vient de voir, il y a une caractéristique supplémentaire dont il faut maintenant parler parce que c'est la principale: ces organismes doivent, autant dans leur fonctionnement que dans la promotion de leurs objectifs, pratiquer l'Éducation populaire autonome.

a. Définition

On peut définir l'Éducation populaire autonome comme l'ensemble des démarches d'apprentissage et de réflexion critique par lesquelles des citoyens et citoyennes mènent collectivement des actions qui amènent une prise de conscience individuelle et collective au sujet de leurs conditions de vie ou de travail, et qui visent, à court, moyen ou à long terme, une transformation sociale, économique, culturelle et politique de leur milieu.

Comme on peut le voir, il n'est pas question ici de retour à l'école du soir! Il s'agit plutôt d'actions et de pratiques qui visent à tout moment à permettre à des individus de prendre conscience de leur situation et de la situation du monde qui les entoure afin de les changer.C'est une pratique sociale et politique qui doit découler d'une prise en charge individuelle et collective de la situation sociale des personnes visées et d'une recherche des rapports de forces favorables à leurs intérêts.

b. Ses origines

L'Éducation populaire autonome est une pratique qui est ni nouvelle, ni exclusive aux associations d'accidenté-e-s du travail au Québec.Ses origines, bien que les pratiques étaient fort différentes à cette époque, date du milieu du 19e siècle lorsqu'apparaît au Québec le mouvement associatif dans les milieux ouvriers et agricoles. L'éducation populaire visait à cette époque surtout à accroître les connaissances de base (écriture, lecture, etc.) des personnes peu scolarisées afin d'améliorer leurs conditions de vie et de travail ainsi que de résister à l'assimilation anglophone.

Au début des années 60 avec la fin de " la grande noirceur " et l'avènement de la " révolution tranquille ", l'éducation populaire prend racine dans les comités de citoyens qui naissent un peu partout, principalement pour combattre les démolitions massives de maisons dans les quartiers urbains plus pauvre ou combattre la fermeture de villages dans les régions éloignées. Ces organismes, organisations de revendications sociales de quartier ou de municipalité, sont alors très influencés dans leurs pratiques d'éducation populaire par les courants américains, tel la " grassroots democracy ", qui visent la contestation des décisions étatiques, le droit de regard, la participation des citoyens et citoyennes. Pour ces organismes, l'éducation populaire prend habituellement la forme de sessions de formation et d'ateliers sur les droits sociaux.

Les années 70 amènent les courants de pensée de la gauche européenne (marxiste) et une ramification du courant populaire. C'est la naissance des groupes populaires, dont font partie les associations d'accidenté-e-s du travail. C'est aussi la naissance de l'éducation populaire autonome qui veut aller beaucoup plus loin que l'enseignement de la connaissance, mais plutôt à aider à comprendre la société, le pouvoir, les inégalités sociales et agir pour les changer.

Évidemment, ce bref résumé des origines est fort incomplet. Il aide cependant à comprendre comment l'éducation populaire autonome est ce qu'elle est aujourd'hui.

c. Les principes

i. L'autonomie

L'éducation populaire autonome met de l'avant de façon courante le concept d'autonomie, tant celle des individus que celle des organisations.Cette conception provient de la notion philosophique de liberté du libéralisme moderne (ou de la social-démocratie si on préfère) qui veut d'une personne ne soit vraiment libre que si elle contrôle elle-même son corps et son esprit. Pour se faire, elle doit donc être consciente de façon à poser des actes libres et éclairés.La conscience est au coeur même des pratiques d'éducation populaire, au même titre que l'action sociale et politique.

L'autonomie visée par l'Éducation populaire autonome inclue aussi l'organisme. Il faut que les membres soient le véritable moteur de l'organisme et assure son contrôle de façon démocratique pour faire en sorte que le groupe ne devienne dépendant de l'État, d'une institution, d'un syndicat ou d'un autre organisme populaire.

ii. La transformation sociale

Cette approche vise aussi une transformation sociale en priorisant le travail sur les causes des problèmes sociaux plutôt que celui portant sur les effets.Ce principe est essentiellement basé sur la volonté de refuser que l'inéquité et l'injustice sociale se perpétue. C'est de promouvoir la prévention de l'injustice sociale plutôt que de tenter de la guérir.

Évidemment, ceci ne veut pas dire qu'il ne faut pas faire de curatif, mais il ne faut pas s'y confiner. Il faut faire une démarche avec chaque individu afin qu'il prenne conscience qu'il a intérêt à court, moyen et long terme à transformer les causes des problèmes sociaux pour ne pas qu'il ait à les revivre.Et lorsque l'on parle de transformation sociale, il faut déborder de notre cadre restreint d'activités. En effet, toutes les composantes de la société sont interreliées, si bien qu'un changement à un niveau amène souvent des modifications aux autres composantes. Par exemple, si on améliore la condition financière des plus démuni-e-s, c'est un changement d'ordre économique, mais cela peut se traduire par une plus grande capacité de celles-ci et ceux-ci de s'impliquer sur le plan culturel, politique ou social. Les gens qui participent dans les groupes à des activités collectives, sont plus à même d'intervenir dans chacune des facettes de leur environnement.

iii. L'action collective

Lorsque l'on parle de transformation sociale, il faut inévitablement à un moment ou à un autre agir pour qu'elle se fasse. L'éducation populaire autonome favorise l'action collective parce qu'elle permet un bien meilleur rapport de force que l'action individuelle. L'histoire du mouvement syndical et des grands mouvements sociaux est là pour le démontrer sans que l'on ait à discourir longtemps là-dessus.

Mais l'action collective n'est pas qu'un outil pour atteindre une fin; c'est un moyen qui permet une démarche participative et démocratique. Mener collectivement une action lorsque chacun et chacune peut participer, décider, réaliser, critiquer et évaluer est un exercice formidablement formateur et conscientisant. Ceci permet à ces gens de redevenir des citoyens et citoyennes dans le vrai sens du terme et ne pas rester confinés au rôle de contribuable et de consommateur-consommatrice de services dans lequel l'État tente de les garder.

Ce type d'action vise donc à offrir une solution de rechange à l'isolement des personnes (et aussi à l'individualisme croissant) en utilisant le regroupement des personnes ayant un problème commun, dans lequel elles peuvent démocratiquement organiser, gérer et participer.

d. La pratique dans les associations d'accidenté-e-s du travail

Comme nous l'avons déjà exposé, les associations québécoises de défense des droits des accidenté-e-s du travail insistent pour que l'éducation populaire autonome soit au coeur de la vie de chaque association. C'est parce qu'elles croient qu'il est nécessaire d'avoir plus qu'une communauté d'objectif; il faut travailler sur la façon d'atteindre ces objectifs.

L'éducation populaire est une façon de faire. Elle veut amener les personnes à réfléchir et à prendre conscience de leurs capacités d'entreprendre des actions individuelles et collectives dans le but d'améliorer leurs conditions de vie et de travail.Ces actions entreprises doivent viser à court, moyen ou long terme, une transformation sociale, économique, culturelle et politique de notre société.

Faire de l'éducation populaire autonome, c'est aussi se soucier des moyens que l'on prend pour cheminer ensemble. C'est donc faire en sorte que les outils et les moyens concrets d'actions soient à notre image en tant qu'individu-e-s et en tant que groupes.C'est là la clef de la prise en charge par les victimes de lésions professionnelles de leurs conditions de vie et de travail. C'est ce que doivent favoriser leurs associations par le biais de différentes activités.

Il est donc impératif de se soucier des moyens utilisés dans notre travail. Il faut saisir toutes les occasions pour développer les connaissances des membres de nos organisations et de leur fournir de nouvelles habiletés. Par exemple, la formation par la pratique dans les différentes activités régulières du groupe: au Conseil d'administration de l'organisme ou à un comité de travail, la comptabilité, la préparation du bulletin d'information du groupe, l'organisation d'une manifestation, les réunions d'information, etc. Les accidenté-e-s du travail doivent être impliqué-e-s dans la préparation, la réalisation et l'évaluation de chacune de ces activités.

L'action individuelle n'échappe pas, elle non plus, à cette règle. L'accidenté-e qui consulte une association parce qu'il-elle a un problème d'indemnisation avec la Commission des accidents du travail ne doit pas être qu'un-e consommateur-trice de services juridiques. Cette personne doit comprendre ce qui lui arrive et, pour y arriver, elle devrait (avec de l'aide bien entendu) travailler sur son propre dossier, faire certaines démarches auprès de la Commission, assembler les preuves nécessaires, prendre connaissance des dispositions législatives et réglementaires qui la concerne, etc.

De plus, les services de consultation individuelle doivent être orientés vers une prise de conscience de l'accidenté-e que son problème est vécu par des milliers d'autres personnes dans la même situation. Il faut tenter de "collectiviser" le problème de l'individu qui se sent isolé. L'intervention individuelle doit donc être une des portes d'entrée à l'action collective.

Les associations d'accidenté-e-s du travail mettent aussi sur pied des groupes de rencontre et des réunions d'information et de discussion qui se tiennent régulièrement pour que leurs membres prennent conscience des injustices communes qu'ils vivent et qu'ils tentent de trouver des moyens pour agir dessus.

Impliquer les membres ainsi à tous les niveaux d'action d'un organisme peut paraître affaiblir son efficacité mais ce n'est qu'une illusion. Il est évidemment toujours plus long de s'entendre à dix que de s'entendre seul, mais un groupe de dix personnes est toujours plus fort qu'un individu.En mettant de côté les principes de l'éducation populaire autonome, les associations perdraient inévitablement leur force et leur poids politique.

Un tel fonctionnement ferait perdre sa vraie nature à l'association en la transformant en organisme de services. Ceci aurait des conséquences néfastes sur les membres puisque ceux-celles-ci se désintéresseraient de l'association et deviendraient non plus des membres mais des client-e-s. Tout en offrant peut-être de bons services de consultation, l'association contribuerait à maintenir les victimes de lésions professionnelles dans la captivité qu'elles connaissent présentement. En effet, les membres de nos organismes sont souvent confus-es et n'ont pas de pouvoir sur ce qu'il leur arrive. C'est une des réalités que les organisations populaires de défense de victimes de lésions professionnelles doivent changer.

Conclusion

L'éducation populaire autonome est une approche, une façon de faire les choses dans nos associations de défense des droits des victimes d'accidents et de maladies du travail. Ce n'est ni une panacée, ni la perfection, mais il est clair que c'est l'objectif que nous visons.

Évidemment, l'atteinte de cet objectif dépend du degré de démocratie dans l'organisme, du développement de la réflexion sur nos façons de faire et sur les convictions de chacun et chacune. Chaque organisme a ses façons de faire et ses pratiques propres.Il nous apparaît cependant évident que cette forme d'organisation fait avancer la lutte des victimes d'accidents et de maladies du travail au Québec.