Le présent texte ne se veut pas un livre de recettes miracles applicables à toutes les organisations de victimes d'accidents et de maladies du travail. Il vise simplement à exposer un type de pratiques en matière d'organisation adopté par la majorité des associations d'accidenté-e-s du travail au Québec et que l'on appelle l'Éducation populaire autonome.
Ces caractéristiques des associations québécoises sont probablement, à plusieurs égards, semblables à celles de bien des associations d'accidenté-e-s du travail ailleurs dans le monde.
Comme on peut le voir, il n'est pas question ici de retour à l'école du soir! Il s'agit plutôt d'actions et de pratiques qui visent à tout moment à permettre à des individus de prendre conscience de leur situation et de la situation du monde qui les entoure afin de les changer.C'est une pratique sociale et politique qui doit découler d'une prise en charge individuelle et collective de la situation sociale des personnes visées et d'une recherche des rapports de forces favorables à leurs intérêts.
Au début des années 60 avec la fin de " la grande noirceur " et l'avènement de la " révolution tranquille ", l'éducation populaire prend racine dans les comités de citoyens qui naissent un peu partout, principalement pour combattre les démolitions massives de maisons dans les quartiers urbains plus pauvre ou combattre la fermeture de villages dans les régions éloignées. Ces organismes, organisations de revendications sociales de quartier ou de municipalité, sont alors très influencés dans leurs pratiques d'éducation populaire par les courants américains, tel la " grassroots democracy ", qui visent la contestation des décisions étatiques, le droit de regard, la participation des citoyens et citoyennes. Pour ces organismes, l'éducation populaire prend habituellement la forme de sessions de formation et d'ateliers sur les droits sociaux.
Les années 70 amènent les courants de pensée de la gauche européenne (marxiste) et une ramification du courant populaire. C'est la naissance des groupes populaires, dont font partie les associations d'accidenté-e-s du travail. C'est aussi la naissance de l'éducation populaire autonome qui veut aller beaucoup plus loin que l'enseignement de la connaissance, mais plutôt à aider à comprendre la société, le pouvoir, les inégalités sociales et agir pour les changer.
Évidemment, ce bref résumé des origines est fort incomplet. Il aide cependant à comprendre comment l'éducation populaire autonome est ce qu'elle est aujourd'hui.
L'autonomie visée par l'Éducation populaire autonome inclue aussi l'organisme. Il faut que les membres soient le véritable moteur de l'organisme et assure son contrôle de façon démocratique pour faire en sorte que le groupe ne devienne dépendant de l'État, d'une institution, d'un syndicat ou d'un autre organisme populaire.
Évidemment, ceci ne veut pas dire qu'il ne faut pas faire de curatif, mais il ne faut pas s'y confiner. Il faut faire une démarche avec chaque individu afin qu'il prenne conscience qu'il a intérêt à court, moyen et long terme à transformer les causes des problèmes sociaux pour ne pas qu'il ait à les revivre.Et lorsque l'on parle de transformation sociale, il faut déborder de notre cadre restreint d'activités. En effet, toutes les composantes de la société sont interreliées, si bien qu'un changement à un niveau amène souvent des modifications aux autres composantes. Par exemple, si on améliore la condition financière des plus démuni-e-s, c'est un changement d'ordre économique, mais cela peut se traduire par une plus grande capacité de celles-ci et ceux-ci de s'impliquer sur le plan culturel, politique ou social. Les gens qui participent dans les groupes à des activités collectives, sont plus à même d'intervenir dans chacune des facettes de leur environnement.
Mais l'action collective n'est pas qu'un outil pour atteindre une fin; c'est un moyen qui permet une démarche participative et démocratique. Mener collectivement une action lorsque chacun et chacune peut participer, décider, réaliser, critiquer et évaluer est un exercice formidablement formateur et conscientisant. Ceci permet à ces gens de redevenir des citoyens et citoyennes dans le vrai sens du terme et ne pas rester confinés au rôle de contribuable et de consommateur-consommatrice de services dans lequel l'État tente de les garder.
Ce type d'action vise donc à offrir une solution de rechange à l'isolement des personnes (et aussi à l'individualisme croissant) en utilisant le regroupement des personnes ayant un problème commun, dans lequel elles peuvent démocratiquement organiser, gérer et participer.
L'éducation populaire est une façon de faire. Elle veut amener les personnes à réfléchir et à prendre conscience de leurs capacités d'entreprendre des actions individuelles et collectives dans le but d'améliorer leurs conditions de vie et de travail.Ces actions entreprises doivent viser à court, moyen ou long terme, une transformation sociale, économique, culturelle et politique de notre société.
Faire de l'éducation populaire autonome, c'est aussi se soucier des moyens que l'on prend pour cheminer ensemble. C'est donc faire en sorte que les outils et les moyens concrets d'actions soient à notre image en tant qu'individu-e-s et en tant que groupes.C'est là la clef de la prise en charge par les victimes de lésions professionnelles de leurs conditions de vie et de travail. C'est ce que doivent favoriser leurs associations par le biais de différentes activités.
Il est donc impératif de se soucier des moyens utilisés dans notre travail. Il faut saisir toutes les occasions pour développer les connaissances des membres de nos organisations et de leur fournir de nouvelles habiletés. Par exemple, la formation par la pratique dans les différentes activités régulières du groupe: au Conseil d'administration de l'organisme ou à un comité de travail, la comptabilité, la préparation du bulletin d'information du groupe, l'organisation d'une manifestation, les réunions d'information, etc. Les accidenté-e-s du travail doivent être impliqué-e-s dans la préparation, la réalisation et l'évaluation de chacune de ces activités.
L'action individuelle n'échappe pas, elle non plus, à cette règle. L'accidenté-e qui consulte une association parce qu'il-elle a un problème d'indemnisation avec la Commission des accidents du travail ne doit pas être qu'un-e consommateur-trice de services juridiques. Cette personne doit comprendre ce qui lui arrive et, pour y arriver, elle devrait (avec de l'aide bien entendu) travailler sur son propre dossier, faire certaines démarches auprès de la Commission, assembler les preuves nécessaires, prendre connaissance des dispositions législatives et réglementaires qui la concerne, etc.
De plus, les services de consultation individuelle doivent être orientés vers une prise de conscience de l'accidenté-e que son problème est vécu par des milliers d'autres personnes dans la même situation. Il faut tenter de "collectiviser" le problème de l'individu qui se sent isolé. L'intervention individuelle doit donc être une des portes d'entrée à l'action collective.
Les associations d'accidenté-e-s du travail mettent aussi sur pied des groupes de rencontre et des réunions d'information et de discussion qui se tiennent régulièrement pour que leurs membres prennent conscience des injustices communes qu'ils vivent et qu'ils tentent de trouver des moyens pour agir dessus.
Impliquer les membres ainsi à tous les niveaux d'action d'un organisme peut paraître affaiblir son efficacité mais ce n'est qu'une illusion. Il est évidemment toujours plus long de s'entendre à dix que de s'entendre seul, mais un groupe de dix personnes est toujours plus fort qu'un individu.En mettant de côté les principes de l'éducation populaire autonome, les associations perdraient inévitablement leur force et leur poids politique.
Un tel fonctionnement ferait perdre sa vraie nature à l'association en la transformant en organisme de services. Ceci aurait des conséquences néfastes sur les membres puisque ceux-celles-ci se désintéresseraient de l'association et deviendraient non plus des membres mais des client-e-s. Tout en offrant peut-être de bons services de consultation, l'association contribuerait à maintenir les victimes de lésions professionnelles dans la captivité qu'elles connaissent présentement. En effet, les membres de nos organismes sont souvent confus-es et n'ont pas de pouvoir sur ce qu'il leur arrive. C'est une des réalités que les organisations populaires de défense de victimes de lésions professionnelles doivent changer.
Évidemment, l'atteinte de cet objectif dépend du degré de démocratie dans l'organisme, du développement de la réflexion sur nos façons de faire et sur les convictions de chacun et chacune. Chaque organisme a ses façons de faire et ses pratiques propres.Il nous apparaît cependant évident que cette forme d'organisation fait avancer la lutte des victimes d'accidents et de maladies du travail au Québec.