Le texte qui suit ne comporte pas la recette qu'on pourrait en attendre. Il ne constitue qu'un préambule à un questionnement portant sur " l'organisation des luttes en milieu de travail ".
Il se veut un simple outil de réflexion, de questionnement, sur l'univers conceptuel paralysant dans lequel se débattent les travailleuses et les travailleurs aux prises avec des maladies engendrées ou aggravées par les conditions dangereuses et malsaines dans lesquelles ils et elles sont contraints de travailler. Avant de parler de luttes, il est important de bien saisir dans quel contexte elles se mènent ou ne se mènent pas. C'est cette compréhension que je tenterai de faciliter ici.
Il m'a semblé opportun, avant qu'on aborde les questions d'organisation, de réfléchir un moment sur la lutte elle-même, tant le mot que la chose.
Aux oreilles de plusieurs, le mot " lutte " résonne déjà comme un archaïsme [archaïsme: "mot, expression, tour ancien qu'on emploie alors qu'il n'est plus en usage" (Le petit Robert)]. La décennie 1972-1982, qui a vu déferler grèves, débrayages spontanés, enquêtes, campagnes d'information et de dénonciation, dossiers collectifs, occupations, campagnes de presse, etc., est bien terminée. L'époque où on se battait pour la santé au travail, malgré le " chantage à la fermeture ", a fait place à une autre époque : celle des fermetures et cela, même quand on ne se bat plus du tout. Aux soirées de solidarité avec les travailleurs malades a succédé le fonds de solidarité avec les entreprises agonisantes. Ceux et celles qui osent encore parler de lutte dans cette conjoncture sont classés au rang des " belliqueux ", comme si c'était eux qui avaient déclaré la guerre, ou au rang des " dinosaures ", qui ne se sont pas encore mis à l'heure de la concertation, de la gestion, de l'entrepreneurship, de la qualité totale, du partenariat.
Pourtant, les victimes de maladies du travail ne sont pas moins nombreuses qu'avant, au contraire. Les intérêts en jeu (impératif de profit du propriétaire et respect de l'intégrité physique du producteur) n'ont pas changé non plus. De quels moyens disposent les travailleurs pour faire échec au massacre qui perdure ?
Toutes nos sociétés ne sont-elles pas aux prises avec un mode de vie, un environnement à ce point détériorés qu'il est maintenant de l'intérêt général, toutes classes incluses, de conjuguer tous les efforts pour promouvoir la santé, de façon générale ? À quoi bon ces distinctions de " classes " qui ne font qu'envenimer nos rapports ? Chaque individu ne porte-t-il pas sa part de responsabilité : celle de bien s'alimenter, d'éviter tout abus, de développer des habitudes de vie saines, de prendre le temps de relaxer, de bien gérer son stress, ses loisirs, son budget, ses habitudes ?
Pourquoi s'en tenir aux " intérêts particuliers d'une classe " quand c'est " toute la société " qui est concernée par le problème ?
Qu'il y ait des employeurs négligents, personne ne le nie. Mais, les travailleurs souffrant de maladies du travail ont-ils toujours porté leurs appareils protecteurs ? Les travailleuses de la couture qui ont des problèmes musculo-squelettiques n'ont-elles pas parfois accéléré la cadence par pur appât du gain (sic) ? Les uns comme les autres ne doivent-ils pas " se responsabiliser " face à ces problèmes ?
Entre " l'individu responsable " et la " société toute entière concernée ", la classe ouvrière finit par avoir l'impression de ne plus exister. Aussi son discours se fond-il dans le discours dominant.
À partir du moment où on occulte, sous la notion d'intérêt général, le fait qu'en matière de santé au travail, les intérêts des patrons et de leurs gestionnaires commandent souvent le maintien de conditions dangereuses (insalubres ou non-sécuritaires) de travail, on perd tout naturellement le réflexe de l'affrontement. Le partage de la responsabilité n'entraîne-t-il pas le partage de l'information, de la connaissance, de la sensibilisation au problème ?
On s'assoit donc avec les patrons pour en discuter, une première fois, ensemble. Ce qui, à prime abord, semblait une revendication incontournable des travailleurs, une affaire urgente de respect et de dignité, s'enrobe tout à coup d'une problématique beaucoup plus complexe, mettant en jeu les intérêts de toute l'entreprise, sa rentabilité, sa capacité concurrentielle, des critères complexes de faisabilité, des données épidémiologiques non-concluantes ou encore manquantes, sans oublier notre ignorance commune des composantes du problème, nos besoins respectifs de formation en ce domaine...et j'en passe.
On veut, bien sûr, de part et d'autre, résoudre le problème. Mais le degré d'urgence n'est pas le même des deux côtés de la table. Le temps de perdre sa santé ou sa vie d'un côté, le temps d'empocher quelques millions de plus de l'autre : c'est bien souvent cela la double mesure du temps de la concertation.
Si on faisait le décompte du temps et des énergies qu'a engouffrés le mouvement ouvrier dans la concertation au cours des dix dernières années, dans le seul domaine de la santé-sécurité au travail [Comités paritaires locaux, associations sectorielles, C.A. de la CSST, comités "ad hoc" à tous les niveaux, participation à des recherches communes, bureaux de révision paritaires...etc.] et si on calculait la rentabilité de cet investissement en regard des gains (on devrait plutôt dire des pertes) enregistrés, le tableau s'éclairerait peut-être un peu.
Les luttes des années 70 en santé-sécurité au travail ont permis de faire des percées importantes, tant dans le domaine de la prévention que dans celui de la réparation, localement dans bien des cas, et à une échelle plus large dans d'autres. Mais les travailleurs et les travailleuses font face à un ennemi de taille qui ne cède rien sans contrepartie. Et dès que la tension baisse, le droit s'étiole, dénaturant l'objet des revendications qui lui ont donné naissance. Exemples :
le droit de refus : plusieurs groupes de travailleurs et de travailleuses ont exercé avec succès ce pouvoir d'arrêter la production pour faire corriger une situation dangereuse, alors que ce droit ne leur était pas reconnu. La loi reconnaît maintenant le droit de refus à condition qu'il s'exerce individuellement. Ce n'est pas ce droit-là que les travailleurs et les travailleuses revendiquaient.
le droit de retrait préventif des travailleurs exposés à un contaminant : en 1975, des travailleurs du plomb obtenaient, au terme d'une occupation des bureaux de la Commission des accidents du travail (CAT), le droit à un réel retrait préventif, pour tous les travailleurs exposés à des toxiques, que leur médecin jugeait bon de retirer temporairement du travail, ne fut-ce qu'à titre préventif. La directive arrachée de haute lutte garantissait une pleine indemnité à partir du moment même du retrait et pendant toute la durée de l'arrêt de travail prescrit par le médecin traitant. Cette directive (no.3 :30) a été effacée le jour de la promulgation de la loi incluant le droit au retrait préventif (LSST, art. 32) qui ne prévient plus que la mort, puisque ce droit ne peut être exercé que s'il y a déjà preuve d'altération de la santé et qu'il ne garantit plus le retrait du milieu contaminant.
Même scénario " rétrécissant " pour :
En matière de maladies du travail, c'est pourtant rarement la voix des victimes qu'on entend : les spécialistes ont pris la relève. Bien sûr, c'est une excellente façon d'atténuer l'effet d'affrontement. Un médecin spécialiste qui en contredit un autre, cela ne ressemble en rien à une déclaration de guerre : c'est une simple et bénéfique divergence inhérente au processus d'éclosion d'une nouvelle donnée de la science qui, comme chacun sait, est neutre.
Si on laissait s'exprimer publiquement les travailleurs malades ou menacés de l'être, face aux patrons, malades à l'idée que leur marge de profit puisse être amputée par la moindre amélioration des conditions de travail, les intérêts en jeu apparaîtraient clairement. Mais les dominants n'ont jamais supporté qu'on étale leurs bas intérêts sur la table. La table, c'est réservé à la concertation...
Le bruit court même en milieu ouvrier, que ce sont les travailleurs et les travailleuses qui ne veulent plus se battre. Fausse rumeur, prétendent certains... Et, même si c'était vrai...ne faudrait-il pas qu'à l'instant même, leurs dirigeants et porte-parole quittent en courant toutes les tables de concertation autour desquelles ils s'agitent pour se consacrer à cette tâche prioritaire qui consiste à redonner à leurs membres la conscience de leurs intérêts propres et les moyens de les défendre ?
Si c'était vrai... pourquoi diable leurs dirigeants continueraient-ils de siéger à ces tables où ils n'auraient plus rien d'autre à miser que l'impuissance du groupe au nom duquel ils parlent ?
Ces questions sont légitimes et nombreux sont les travailleurs qui se les posent, sachant d'instinct qu'une pyramide n'est solide que si elle repose sur sa base.
Dans la vie aussi...
Mais dans les contes, il y a un gendarme qui les poursuit, les attrappe et les oblige à rendre le butin après les avoir mis hors d'état de nuire.
Dans la vie, l'histoire ne fait que commencer...on n'est pas encore rendu là...