LES OBSTACLES À LA RECONNAISSANCE DES MALADIES DU TRAVAIL


Mme Liane Flibotte
Comité des travailleurs et travailleuses accidenté-e-s de l'Estrie

La conjoncture politique, à l'intérieur de laquelle nous évoluons plutôt péniblement actuellement, a bien sûr plusieurs effets sur l'ensemble des luttes sociales ou politiques qui se mènent, tentent de se mener ou tardent à se mener au Québec. La lutte pour la reconnaissance des maladies du travail ne fait pas exception. En effet, plusieurs obstacles la ralentissent.

Je tenterai dans le présent texte d'aborder quelques-uns des nombreux obstacles qui se dressent devant nous et qui freinent la reconnaissance des maladies du travail, reconnaissance qui demeure pourtant fort urgente pour l'ensemble des travailleuses et travailleurs.

Je n'ai pas la prétention d'aborder tous les éléments qui seraient pertinents à notre réflexion, mais ceux que j'aborde devraient, à mon sens, nous fournir suffisamment d'indices pour qu'une réflexion stimulante puisse avoir lieu et afin que nous puissions identifier et approfondir de nouveaux éléments de réflexion.

1. L'INTÉRÊT ÉCONOMIQUE DU PATRONAT

a) En général

Le patronat a un intérêt économique. C'est d'ailleurs cet intérêt économique qui caractérise et motive l'ensemble de ses interventions ou actions. Cet intérêt économique qui nous oppose au patronat est sans doute le plus grand obstacle à la reconnaissance des maladies du travail. C'est celui auquel nous nous heurtons quotidiennement dans notre travail auprès des victimes.

Puisque le patronat est responsable, à juste titre, des coûts entraînés par les lésions professionnelles, il a tout avantage à s'assurer que le moins de réclamations possible seront acceptées. C'est cet intérêt économique qui a donné naissance ces dernières années à une machine sophistiquée et ravageuse de contestation. On a donc assisté à une irruption de cliniques de médecine industrielle, cliniques particulièrement lucratives et efficaces, qui n'existent que pour défendre les intérêts des cotisants au régime d'indemnisation. Le patronat a donc fait le choix politique et économique d'investir dans la contestation après s'être convaincu que la contestation, c'est payant.

b) En ce qui a trait aux maladies du travail en particulier

Si le patronat a fait ce choix pour l'ensemble des lésions dues au travail, accidents et maladies, on sait que c'est un choix particulièrement important au niveau de ces dernières. En effet, un accident de travail est un événement imprévu et soudain qui arrive à une personne qui, s'il est accepté par la CSST, entraînera une indemnisation pour cette personne seulement.

Une maladie du travail reconnue est une chose particulièrement irritante pour le patronat. En effet, elle risque fortement de faciliter la reconnaissance de la même maladie chez des travailleuses et travailleurs effectuant le même travail et étant exposé-e-s aux mêmes dangers. Dans un tel contexte, on ne peut se surprendre du fait que les employeurs, qui déploient déjà une somme d'énergie importante pour contrer l'indemnisation d'accidents du travail, multiplient leurs efforts pour éviter que les maladies du travail ne soient reconnues.

Ceci est fort inquiétant puisque les maladies du travail risquent d'augmenter en nombre dans les années futures. En effet, les modifications du monde du travail auxquelles on assiste présentement, tant sur le plan de la tâche à effectuer que sur le plan du nombre incalculable de nouveaux produits qui font leur apparition dans les différents milieux de travail, entraînent de nouveaux risques qui auront sûrement des conséquences sur la santé et l'intégrité physiques des travailleuses et travailleurs.

On peut donc aisément prévoir que l'investissement des employeurs dans la contestation, particulièrement en matière de maladies du travail, aura tendance à augmenter plutôt qu'à diminuer.

2. LA CRÉDIBILITÉ PATRONALE

L'image du patronat québécois s'est grandement améliorée (nous parlons bien ici de l'image). En effet, il semble que les employeurs aient la cote dans les sondages de crédibilité. Ceci a évidemment l'effet de donner de la crédibilité aux revendications rétrogrades qu'ils mettent de l'avant. Cette situation est particulièrement alarmante quand on pense au contenu de ces revendications : partage des coûts de l'indemnisation (25 % travailleuses et travailleurs - 75 % employeurs), transfert du programme de retrait préventif de la travailleuse enceinte ou qui allaite à un autre ministère où ils ne seraient plus tenus au paiement des indemnités, réforme de la loi 42 pour limiter davantage les droits des travailleuses et travailleurs, etc.

Cette montée de crédibilité s'explique sans doute, du moins en partie, par l'absence de discours s'opposant à leur orientation, à leur obsession de profit. Bien sûr, on discute des positions du patronat mais de façon technique, à coup de chiffres et de statistiques. Mon propos n'est pas ici de dire qu'une telle approche n'a pas sa place mais elle ne doit pas avoir toute la place. On doit fournir à nos membres et à la population en général des éléments et des outils d'analyse critique pour contrer cette idéologie dominante si on ne veut pas bientôt passer pour des demeuré-e-s lorsqu'on demande un juste traitement pour les victimes d'accidents et de maladies du travail.

Le discours patronal semble en effet, être devenu la morale dominante. Si on lui laisse toute la place, les revendications que nous portons plus ou moins timidement présentement deviendront de plus en plus difficiles à faire partager par la population dont les travailleuses et travailleurs font aussi partie.

3. LA PROPAGANDE MIELLEUSE

Les travailleuses et travailleurs qui n'ont pas encore été confronté-e-s à un accident de travail ou à une maladie du travail, celles et ceux qui n'ont pas eu à se battre contre la CSST, celles et ceux qui n'ont pas encore vu leur employeur « bien gentil » se transformer en rouleau compresseur au moment où survient une lésion professionnelle, peuvent facilement être aveuglé-e-s par la propagande mielleuse de la CSST et du patronat.

En effet, la propagande entourant la loi visant la prévention et celle visant la réparation des accidents et maladies du travail semble avoir été des plus efficaces. Combien de personnes viennent nous rencontrer après être d'abord tombées des nues en voyant les réactions de la CSST et de leur employeur face à leur réclamation.

La Commission se vante d'indemniser presque toutes les travailleuses et travailleurs ayant fait une réclamation. Elle oublie évidemment de mentionner qu'elle les retourne prématurément au travail, qu'elle leur verse un montant ridicule pour leur atteinte permanente, qu'elle leur offre des programmes de réadaptation qui valent ce qu'ils coûtent, etc.

Les employeurs, pour leur part, nous laissent croire qu'ils n'en ont pas contre les victimes en général mais contre toutes celles qui abusent du système à cause de « médecins complaisants » et contre celles qui fraudent.

Cette propagande semble malheureusement avoir été intégrée par une partie, encore infime souhaitons-le, du mouvement ouvrier. En effet, certains syndicats ont imposé des frais de représentation à leurs membres victimes d'accidents ou de maladies du travail à titre de ticket modérateur en invoquant qu'une telle mesure éviterait que des fraudeurs fassent des réclamations.

Cette propagande a amené les travailleuses et travailleurs à développer l'illusion que leurs intérêts sont bien défendus à la CSST, que si elles ou ils sont victimes d'une maladie du travail et qu'elles ou ils sont honnêtes, tout se déroulera sans problème et qu'elles et ils n'ont donc pas à se méfier ni de la Commission, ni de leur employeur.

Des calomnies aussi odieuses doivent être dénoncées puisque l'état d'esprit dans lequel elles placent les travailleuses et travailleurs et la population en général ne contribue définitivement pas à l'avancée du dossier de la reconnaissance des maladies du travail en ce qu'il ne prédispose pas à la mobilisation ou à la solidarité.

4. LE PIÈGE DE LA CONCERTATION

a) Ce qu'est la concertation

Depuis les dernières années, les mouvements ouvrier et populaire ne cessent d'être invités à la concertation. Je pense qu'il est important ici de s'assurer que nous comprenons bien ce que se concerter veut dire et qu'est-ce que cette activité sous-entend. Le petit Robert définit ainsi les mots-clés utiles à notre analyse :

Le concept de concertation sous-entend :

b) La conjoncture

Pour être en mesure d'évaluer entièrement cette question, nous devons évidemment tenir compte de la conjoncture économique et politique dans laquelle nous nous trouvons puisque c'est précisément dans cette conjoncture, avec tout ce qu'elle implique, que les mouvements ouvrier et populaire sont invités à se concerter.

Dans un contexte de libéralisation des échanges et de mondialisation des marchés, le patronat et l'État nous servent l'argument de la compétitivité de façon plus criante que jamais. Ce qui accompagne infailliblement l'argument de compétitivité est l'argument de la nécessité de la diminution des coûts. Nous connaissons bien les conséquences de ce type d'argumentation. La main-d'oeuvre se sert la ceinture, se fait couper non pas dans le gras mais dans le maigre, se fait imposer des gels quand ce n'est pas des baisses de salaire et se voit contrainte de travailler dans des conditions malsaines et dangereuses sous menaces de fermetures d'entreprises et de pertes d'emploi.

Il ne faut pas non plus négliger l'appauvrissement, la pauvreté et le chômage qui sont des outils fort dangereux dans les mains du patronat. En effet, dans un tel contexte, la main-d'oeuvre est facilement remplaçable et plusieurs personnes acceptent de travailler dans n'importe quelles conditions pourvu qu'elles travaillent. Si des personnes assistées sociales acceptent de travailler en tant que scabs pendant un conflit de travail, on peut facilement imaginer ce qu'elles accepteront de tolérer au niveau des conditions de travail dangereuses.

Finalement, cette conjoncture se juxtapose à l'effondrement du bloc de l'Est. Nous sommes effectivement, que ça nous plaise ou non, à l'ère du capitalisme triomphant... C'est à ce point tel que toute personne qui critique ouvertement ce système peut facilement passer pour un hurluberlu qui veut nous enfermer dans une dictature. Évidemment, comme on tente habilement de nous convaincre que le capitalisme est le seul système qui fonctionne, on tentera tout aussi habilement de nous convaincre qu'il faut bien accepter ses « petits défauts ».

C'est sommairement dans ce contexte fort inquiétant que nous sommes invité-e-s à nous concerter ou dans lequel nous nous concertons déjà.

c) La concertation avec le patronat

Les intérêts économiques, sociaux et politiques du patronat et de l'État que l'on connaît actuellement sont fondamentalement opposés à ceux des travailleuses et travailleurs. Comment dans un tel contexte en arriver à dégager des objectifs communs et des actions communes qui sont nécessaires à la concertation, en matière de reconnaissance des maladies du travail et de santé et de sécurité au travail.

Les employeurs nous démontrent quotidiennement qu'ils n'ont aucune intention de favoriser ni la prévention, ni la réparation, ni la reconnaissance des maladies du travail. En effet, ils ont investi le champ de la contestation et ne démontrent aucune volonté d'en sortir, bien au contraire. Qu'avons-nous à espérer de nos activités de concertation qui sont nombreuses et qui prennent énormément de notre temps, mis à part la satisfaction qu'on peut donner aux employeurs. Au moins, quand on est assis à la table, on n'est pas devant les lieux de travail à revendiquer et comme la conjoncture ne nous est pas favorable, les employeurs ne risquent pas de perdre grand chose à jouer à la concertation. Aussi bien nous occuper et nous distraire !

Dans la conjoncture actuelle et avec le faible rapport de force que nous avons, la concertation est davantage un piège qui défavorise les travailleuses et travailleurs qu'un moyen par lequel elles et ils peuvent espérer arracher des gains.

Si le peu d'histoire que nous avons peut nous servir d'indice, nous sommes forcé-e-s de constater qu'un conseil d'administration paritaire, que des Bureaux de révision paritaires, que des tables de concertation sur l'emploi, n'ont pas amélioré le sort des travailleuses et travailleurs au Québec. Les pertes se font plus fréquentes que les gains.

d) La concertation intersyndicale et populaire

Si la concertation avec le patronat va bon train, la concertation avec nos alliés dits « naturels » se porte plutôt mal. Pourtant, avec ce qu'implique le concept de concertation, c'est bel et bien entre nous qu'on devrait la retrouver. Est-ce que les travailleuses et travailleurs, qu'elles et ils soient syndiqué-e-s ou non ou qu'elles-ils soient syndiqué-e-s à des centrales différentes, n'ont pas plus d'intérêts communs entre elles et eux qu'avec le patronat ?

Notre manque de communication et surtout de solidarité est sans contredit un autre des obstacles qui freine la reconnaissance des maladies du travail.

5. INDIVIDUALISME, INDIVIDUALISATION ET PARCELLISATION

Nous n'avons pas échappé à la vague d'individualisme qui a déferlé sur notre société et de laquelle on ne cesse de parler. Nos différentes organisations sont aussi traversées par ce courant. Ceci a une influence certaine sur notre façon de voir et d'organiser la lutte pour la reconnaissance des maladies du travail.

En effet, plusieurs de nos organisations ont répondu à l'investissement par les employeurs du terrain de la contestation en embrassant la même stratégie. D'une part, cette stratégie peut être questionnée. Les travailleuses et travailleurs, particulièrement les non-syndiqué-e-s ne disposeront probablement jamais des ressources techniques, médicales, scientifiques et économiques dont dispose le patronat. Dans un tel contexte, il apparaît illusoire de penser que nous gagnerons la lutte sur le terrain qu'ils nous ont imposé. D'autre part, cette approche a le net désavantage d'individualiser la lutte : une maladie, une réclamation, une lutte. C'est un processus par lequel on se condamne à l'épuisement. Une telle approche fait bien sûr obstacle à la création de solidarités nécessaires à des luttes collectives qui pourraient, si elles étaient remportées, bénéficier à nombre de travailleuses et travailleurs plutôt qu'à celui ou à celle qui voit sa réclamation acceptée de peine et de misère uniquement.

Si on a du mal à faire naître des solidarités dans un milieu de travail spécifique, les solidarités plus larges elles, sont à toute fin pratique inexistantes. Cette individualisation et cette parcellisation souvent inutile rend peut-être la lutte plus longue, plus ardue et sans doute moins stimulante.

6. NOTRE RAPPORT FACE À LA SCIENCE

Nous avons développé une attitude attentiste face à la science. On se refuse dorénavant de parler tant et aussi longtemps que la science ne nous a pas affirmé que nous avons possiblement raison. La science dans notre société semble avoir remplacé la fonction de vérité que le concept de Dieu occupait. Il est absurde que nous attendions après la science pour dénoncer haut et fort que les milieux de travail sont malsains et que les travailleuses et travailleurs y développent des maladies. La science est certes un outil intéressant pour la reconnaissance des maladies du travail mais elle ne doit sous aucune considération, devenir un dogme ou la réponse unique. Certains scientifiques peuvent nous être d'une aide précieuse mais elles et ils sont rares. En effet, le monde scientifique dans sa généralité n'a jamais été à l'avant-garde des luttes ouvrières. Le fait que si peu de scientifiques contribuent aux luttes ouvrières s'explique par deux éléments principaux : l'ignorance et l'appât du gain. L'ignorance des scientifiques en ce qui a trait aux conditions de travail se comprend facilement par le fait qu'elles-ils n'en entendent jamais parler au cours de leur formation. Nous avons des institutions d'enseignement qui, bien qu'elles fournissent des connaissances, fournissent rarement un sens de la réalité de la collectivité dans laquelle les scientifiques seront appelé-e-s à travailler au terme de leur formation. De plus, les rares qui sont d'une façon ou d'une autre mis en contact avec la réalité des conditions de travail verront l'appât du gain les amener à travailler plus souvent qu'autrement pour le point de vue patronal. Eh non, la science n'est pas neutre... Notre attentisme face à la science en matière de reconnaissance des maladies du travail est d'autant plus questionnable lorsqu'on sait que la probabilité exigée en science pour faire le lien entre un milieu de travail et une maladie est beaucoup plus élevée que ce qui est exigé en droit. Un changement d'attitude s'impose si on veut que la lutte pour la reconnaissance des maladies du travail demeure entre les mains des principales et principaux intéressé-e-s, les travailleuses et travailleurs qui, bien que la science n'en soit pas convaincue, n'en sont pas moins malades.

CONCLUSION

Bien que cette conjoncture ne soit pas des plus favorables, on se doit de réaliser que nous avons la possibilité d'agir sur plusieurs des éléments présentés. Nous avons tout un champ d'intervention à investir celui de l'action, de la résistance, de la création de solidarités, de la dénonciation de l'éducation, de la formation, de l'analyse politique critique. Nous devons nous réapproprier ces sphères à l'intérieur desquelles notre résistance peut s'opérer et notre pouvoir s'exercer...