Auteur: Bruno Roy
Publié en 1994 par Boréal
Jusqu'aux années 60, il incombait aux communautés religieuses une
responsabilité face aux enfants abandonnés. Ni Duplessis ni l'Église croyait en l'État Providence.
Les services sociaux, bien que sous l'autorité de l'évêché
(dont les gestionnaires les prêtres, sont nommés par lui), sont
subventionnés à 95% par l'État. Privées quant à leur
fonctionnement, mais publiques quant à leur financement, les agences diocésaines sont pour le moins opportunistes.
Le gouvernement de l'Union Nationale de Duplessis favorisa une alliance de classes qui profita à la petite bourgeoisie traditionnelle et particulièrement à l'Église. Cette "sainte alliance" concevait le développement social sur la base d'une politique de non-intervention du libéralisme économique. Ce dont ont largement profité les communautés religieuses.
Les valeurs de l'époque, qui les proposaient? qui les façonnaient? qui les enseignaient? L'Église et son appareil de contrôle social.
Quand les communautés religieuses disent que l'ensemble de la société était responsable de la situation, ce qu'elles admettent implicitement, c'est que le gouvernement, médecins et communautés religieuses se sont fait les complices des préjugés de l'époque, préjugés dont ils se servent aujourd'hui pour excuser leur action passée.
Les enfants restaient dans les crèches jusqu'à l'âge de 6 ans.
Ensuite, ils étaient envoyés dans des orphelinats. À 13 ans, ils
étaient envoyés dans des orphelinats spécialisés ou dans
des écoles d'industrie jusqu'à 16 ans.
Au début des années 50, on compte 60% des enfants "illégitimes"
placés dans des fermes. Certains cultivateurs louaient les orphelins. La Société de protection des enfants n'était pas toujours avertie quand les enfants étaient envoyés dans des fermes, et personne ne faisait d'enquête sur le traitement des jeunes.
Dans les familles nourricières, les enfants étaient souvent maltraités et exploités; ils étaient traités comme des esclaves.
Les orphelines, elles, étaient envoyées surtout dans des hôpitaux
psychiatriques comme l'hôpital Saint-Julien de Saint-Ferdinand d'Halifax, à l'atelier des métiers pour confectionner, sans rémunération elles non plus, des bas, des gants, des bérets, des chapelets, et s'adonnaient à différents travaux de couture. Les religieuses recevaient 6$ par mois du fédéral en allocation familiale pour chaque orpheline. Les orphelines recevaient de 10
à 25 sous par semaine pour leurs travaux.
Certaines des orphelines s'occupaient des malades dans les asiles, d'autres, de travaux d'entretien des établissements, et d'autres travaillaient aux fermes des communautés religieuses. Elles remplaçaient les employés rémunérés.
À Saint-Jean-de-Dieu les orphelines fabriquaient des menus objets dont les profits allaient aux petits entrepreneurs. La thérapie à Saint-Jean-de-Dieu tenait des travaux forcés. Hélène Brazeau était attachée à leur banc de travail par la cheville.
Tout ce que les orphelins ont subi n'était possible qu'en raison de l'état d'ignorance et de dépendance dans lequel ils étaient systématiquement maintenus. Exclu de l'actuel marché de travail par son état psychique et intellectuel, par sa "déficience acquise", l'orphelin était réduit à une sorte d'esclavage.
Les orphelins et orphelines étaient "les nègres blancs des asiles".
En 1947 fut créé le ministère du Bien-être social et de la
jeunesse. Leurs études ont révélé que les crèches
étaient, pour les orphelins, des usines à malades mentaux. Des éducateurs
qui travaillaient dans les crèches ont dit à Alice Parizeau que
"les crèches fabriquaient des anormaux et des pseudo-déficients qu'il était impossible par la suite d'instruire."
Un religieuse sur deux ne possédait pas son diplôme d'infirmière.
Il a fallu la parution du rapport de la Commission d'étude des hôpitaux psychiatriques (1962) pour qu'on saisisse la gravité de la situation dans laquelle se trouvaient non seulement le malade mental mais aussi l'orphelin qui avait désormais le même statut civil et médical.
Les femmes, pauvres ou riches, qui travaillaient à l'extérieure de leur famille et plaçaient leurs enfants, n'étaient pas bien vues. On les accusaient d'abandonner leurs enfants.
Au début de la colonisation, les enfants illégitimes (nés hors du mariage) étaient exclus des structures sociales [systèmes d'assistance].
[Pendant longtemps, les préjugés des catholiques empêchaient les filles-mères et les divorcées d'obtenir de l'aide financière pour nourrir leurs enfants. Ces mères nécessiteuses qui ont été abandonnées par leur mari, par l'État, et par le clergé ont souvent été obligées d'abandonner leurs enfants. Aujourd'hui, cette même catégorie de mères sont mal vues par plusieurs si elles n'abandonnent pas leurs enfants dans des garderies pour aller travailler.]
L'EXPLOITATION DES ORPHELINS
Dans la société québécoise des années 50, les fruits d'unions
défendues menaçaient l'image véhiculée par les autorités
religieuses et civiles, celle d'une société traditionnelle aux moeurs chastes. Il fallait donc les en exclure et les punir. L'Église catholique et le système psychiatrique se chargèrent de la besogne.Souvenons-nous que l'élite traditionnelle ou cléricale avait orchestré une campagne contre le travail salarié des femmes en raison des dangers moraux qu'il présentait.