EXTRAITS DE:

HISTOIRE DU QUÉBEC CONTEMPORAIN
De la Confédération à la crise (1867-1929)

Auteurs: Paul-André Linteau, René Durocher, Jean-Claude Robert
Publié par Les Éditions du Boréal Express en 1979


Les organisations de charité privée choisissent "leurs" bénéficiaires...

La charité n'apparaît nulle part comme un droit; au contraire, elle se mérite. Si l'on accepte d'aider les nécessiteux qui n'ont pas d'"habitude honteuse" - entendons par là qu'ils ne s'adonnent pas à l'intempérance - on refuse le secours aux pauvres non-méritants. En effet, l'alcoolisme est vue par la bourgeoisie comme la cause première de la pauvreté.

Les organismes de charité s'attaquent aux symptômes de la misère plutôt qu'aux causes et même sur ce plan on ne répond qu'à une partie des besoins. L'idéologie libérale, de caractère individualiste, et la tradition catholique expliquent cette attitude de même que la faible intervention de l'État.

La crainte de désordres sociaux, si l'on ne satisfait pas aux besoins essentiels des pauvres, et une conscience écorchée à vif poussaient les classes favorisées à faire la charité aux pauvres. Mais dans ce contexte c'était forcément une charité austère, une charité qui devait être la moins accueillante, la plus avilissante possible.

Les laïques francophones ont plus de difficultés que les anglophones à affirmer leurs talents dans les oeuvres de bienfaisance, car les religieuses s'assurent un quasi-monopole des oeuvres de charité. Les exemples abondent d'oeuvres fondées et dirigées par des laïques, mais finalement récupérées par les religieuses. La hiérarchie catholique voyant dans les oeuvres sociales une assise de son pouvoir encourage explicitement ce mouvement, tandis que l'État, en refusant de subventionner adéquatement ce secteur, concourt au même résultat.

Le conservatisme de la bourgeoisie et du clergé s'exprime de multiples façons. Les inégalités existant dans la société sont considérées comme normales et voulues par Dieu. L'être humain ne sera récompensé pour ses gestes que dans l'au-delà; sur terre, il doit accepter sans se révolter les privations et les malheurs qui sont, eux aussi, voulus par Dieu. Toute remise en cause de l'ordre social existant devient ainsi condamnable.

Jusque dans les années 1920, il [le gouvernement] essaie de se décharger de ses responsabilités [dans le domaine de la santé] en les confiant aux municipalités et aux institutions privées.

Chez les Canadiens-français, les dirigeants laïcs sont formés dans les collèges classiques où ils subissent l'influence cléricale.

Alors que, dans la plupart des pays, la seconde moitié du 19e siècle est témoin d'un recul des pouvoirs du clergé face à ceux de l'État, le Québec semble connaître une évolution inverse.

Dans l'éducation, en quelques décennies, l'Église bouleverse toute l'organisation du personnel en imposant des instructeurs religieux pour remplacer les laïcs.

La cléricalisation de l'enseignement permet à l'Église catholique d'augmenter son pouvoir d'encadrement de la population.

La cléricalisation et la féminisation de l'enseignement ont pour effet de maintenir les salaires à un bas niveau. Les catholiques gagnent deux fois moins que les protestants et les femmes gagnent beaucoup moins que les instituteurs de leur confession.

En 1931, le salaire moyen des femmes représente environ 56% de celui des hommes.

Les femmes ont peu accès aux professions libérales. Ce n'est qu'en 1930 qu'elles sont admises à la pratique de la médecine et de la comptabilité. Les seules carrières vraiment accessibles sont celles d'enseignantes et d'infirmières. Dans les deux cas cependant, les francophones doivent subir la dure concurrence des religieuses, qui contrôlent ces deux secteurs et qui exercent une pression à la baisse sur les salaires.

À compter de 1884, le McGill College commence à accepter des femmes après leur cours à l'école normale, même si le droit et la médecine ne leur sont pas encore accessibles. En 1890, le Bishop's College de Montréal accepte les candidates en médecine. Pour les femmes francophones, les universités leur restent fermées au 19e siècle.

Le meilleur moyen, sinon le seul, pour éviter l'exploitation des enfants sur le marché du travail, c'est encore de rendre l'école obligatoire, comme le demandent certains syndicats et certains libéraux qualifiés de "radicaux". Le clergé en particulier est hostile à cette solution. [p. 480]

En 1921, le gouvernement Taschereau fait adopter une première loi dans le domaine du bien-être. La loi de l'assistance publique stipule que les coûts d'hospitalisation des indigents seront partagés, à parts égales, entre le gouvernement, les municipalités, et les institutions. Les indigents (ceux qui sont trop pauvres pour payer et ne peuvent obtenir de l'aide financière de leur parenté) sont les seuls à profiter de cette générosité. [p. 500]

Même si la loi répond à un besoin pressant, elle suscite dans les milieux cléricaux et conservateurs une vive résistance. Henri Bourassa, directeur du Devoir, la dénonce parce qu'il y voit un début d'étatisme et de laïcisme qui constitue une "formidable menace à la charité libre".

Les pauvristes, de par leur nature méprisante et méprisable, préfèrent obliger les pauvres à dépendre de la charité, une aide dégradante et insuffisante, plutôt que de leur garantir des droits.

C'est d'Ottawa que vient une des mesures sociales les plus importantes de l'époque, la loi des pensions de vieillesse, votée en 1927. Le relâchement des structures familiales à la suite de l'exode rural rend essentiel l'établissement des pensions pour les vieillards. La loi prévoit que les coûts seront partagés également entre les provinces et le gouvernement central. Le premier ministre Taschereau refuse son assentiment jusqu'en 1936 parce qu'il considère que l'aide aux personnes âgées est la responsabilité de la famille et des organismes de charité; les pensions de vieillesse sont de comptétence provinciale; et il ne veut pas être obligé d'augmenter les impôts pour payer la part provinciale du financement de ce programme.


"Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le revivre."

Georges Santayana